Les gens, mon corps, mes kilos, mon assiette : et si on me foutait un peu la paix ?

D’aussi loin que je me souvienne, les gens ont toujours eu une facilité déconcertante à poser des jugements sur mon corps.

Quand j’étais petite, par exemple, il suffisait que mes camarades d’école primaire voient ma Mère pour qu’ils s’exclament : «  Ooooooh, ta Mère est beeeeeelle !!!! », puis, se retournant vers moi et me dévisageant, déclaraient : « Toi, tu ne ressembles pas à ta Mère. ».

Ce que, du haut de mes 8 ans, je traduisais par : « Liberty, toi, t’es moche ! » (opinion renforcée par le fait qu’absolument tout le monde me disait que j’étais le portrait craché de mon Père. Or, personne ne disait jamais que mon Père était beau).

Attention ! Tu es grosse !

À l’adolescence, mon corps a changé. Je ne m’en étais même pas rendu compte !

Comme d’habitude, dans la vie, ce sont « les autres » qui, par leurs remarques acerbes et leurs paroles humiliantes, vous injectent les complexes dans la tête, alors qu’avant leurs interventions, vous étiez bien dans vos baskets.

« Quand on regarde que ta tête, on dirait que tu es mince. Et puis, on regarde le bas et là, c’est plus gros »

Parole prononcée par ma meilleure amie de l’époque, en classe de 6e…

Mais même jusque-là, mon corps n’était pas encore un ennemi que j’allais essayer de combattre. Au collègue, puis au lycée, je n’étais pas parmi les filles jolies et populaires du bahut, je ne suscitais pas de désir chez les garçons, je n’ai pas eu de petit ami de toute ma scolarité.

Alors, forcément, le rapport à mon corps était détaché et, paradoxalement, plus sain parce que je n’étais pas dans une optique de plaire à quelqu’un. J’étais un enfant dans un corps d’adolescente, avec toute l’inconscience et l’innocence qui va avec. Je ne pensais qu’à dévorer des tonnes de livre, regarder mes séries préférées à la télé et étudier pour avoir de bonnes notes et éviter ainsi que mes parents ne me tuent .

Les choses se sont gâtées lorsque j’ai eu mon premier petit ami à la fac…

Premier petit ami, premier gros crapaud

Avec l’entrée de F-G dans ma vie, il y a eu un avant et un après. Mais, pas dans le bon sens du terme.

Je vous l’ai dit : au collège et au lycée, je ne me préoccupais nullement de mon apparence ; je ne plaisais à personne, mais ça ne me perturbait nullement ; je ne faisais même pas d’effort pour suivre la mode et être ainsi dans la tendance avec les filles populaires.

J’étais bien, tout simplement.

Quand F-G et moi avons commencé à sortir ensemble, j’étais folle amoureuse de lui. Et comme toute jeune fille amoureuse (j’avais alors 18 ans), je voulais LUI plaire.77741814_o

C’est alors que les remarques sur mon poids – qui, évidemment ne me faisaient pas plaisir, mais ne m’affectaient nullement– se sont mises à m’empoisonner l’esprit parce que, cette fois, ces paroles-là venaient de quelqu’un qui était important pour moi. Elles venaient de l’homme que j’aimais de tout mon cœur.

Un jour, dans son appart’: « Je ne peux pas te prendre dans mes bras. Regarde. Mes bras n’arrivent pas à t’entourer. »

Un autre jour, au Flunch, examinant avec réprobation mon assiette de frites : « Tu aurais dû prendre la même chose que la fille derrière toi. »

Sermonnée, confuse, je me suis retournée pour voir le plat de cette jeune femme que je n’avais même pas remarquée. Elle avait pris une salade.

Pour que l’homme que j’aimais me trouve sexy, je suis alors tombée dans l’engrenage des régimes et du cercle vicieux des effets yo-yo.Zgoingnowhere

J’ai vécu une véritable descente aux enfers : obsession autour de la nourriture 7 jours sur 7, quasiment 24h sur24 ; j’avais de grosses crises d’hyperphagie (j’étais capable de manger 16 pots de yaourts d’affilée + un paquet entier de pains au lait + 2 pots géants de compote, +, +, +, le tout en moins d’une heure), suivi de moments où je m’affamais et où je flirtais dangereusement avec l’anorexie (2 pommes comme seul repas quotidien. Et encore, parfois, je m’encourageais à faire mieux : ne RIEN manger du tout et ne boire que de l’eau).

Et je ne vous parle de mon rapport malsain avec la balance… ! C’était devenu la Maîtresse de ma vie.

C’était elle qui dictait quotidiennement si ma journée allait être superbe ( « Youpi !! j’ai maigri !!!!» ) ou si ma journée allait être effroyable ( « Chuis une sous-merde, chuis bonne à rien, chuis une ratée, j’ai encore grossi… »).

Et ma penderie qui ne ressemblait à rien : non seulement j’étais toujours boudinée dans mes vêtements parce que je refusais d’acheter des vêtements au-dessus de la taille 42, mais, en plus, 80% des habits que j’achetais étaient dans les tailles 36 et 38, parce que bon, vous savez, j’allais beaucoup maigrir très bientôt et pouvoir frimer dedans, vous voyez.Madame Sans Tabous_Grosse Kilos Critiques Légumes Repas

Mais, la vérité, c’est que je grossissais plus que je ne maigrissais. Rapidement d’ailleurs, je n’entrais même plus dans les vêtements que je portais facilement avant le début de tous ces régimes merdiques.

Voyant que mes cuisses, mon popotin et mon ventre enflaient plus que de raison, ma Mère et l’une de mes sœurs s’en sont mêlées à leur tour.

Chaque visite à la maison parentale et bientôt chaque coup de fil de ma Mère étaient ponctués par des : « C’est bon : tu as suffisamment mangé. Ne te ressers pas », «  Les femmes doivent faire attention quand elles mangent. Il faut manger en petites quantités. », «  Tu as encore grossi ? ».

Quant à ma petite sœur, elle me répétait sans cesse : « Attention aux kilos… ».

C’était pour mon bien, insistaient-elles. Sauf que ça me faisait du mal.

C’est à cette période que mon plus grand rêve était de devenir anorexique, parce que, me disais-je à l’époque, au moins, j’aurais la force de ne plus rien manger. Alors, forcément, j’allais maigrir ! Je ne serais plus grosse ! Et, je serais tellement maigre que je serais hospitalisée ! Du coup, mon entourage familial et amical seraient tellement terrorisés à l’idée que je meure, qu’ils ne penseraient qu’à me faire manger à tout prix pour que grossisse un peu ! Quelle ironie ! Et ensuite, plus personne ne ferait plus jamais mention de mon poids, de peur que je redevienne anorexique. Ce serait parfait ! Magnifique, même !

Ca fiche la trouille, hein ?76413006

Les années ont passé, F-G et moi avons rompu (un immense soulagement à l’époque !), mais ma relation avec mon corps ne s’est pas apaisée pour autant. Et je n’étais toujours pas aidée par les réflexions déplacées des gens. Allez savoir pourquoi lorsque votre apparence physique n’entre pas dans la norme (grosse ou maigre), les gens se sentent le droit – et même le devoir- d’y aller de leur petit commentaire.

Madame Sans Tabous_Poids Kilos Grosse

2017 : le changement physique et psychologique, c’est maintenant !

En février, j’ai subi une myomectomie afin d’être débarrassée d’une dizaine de fibromes utérins, devenus symptomatiques. Pendant l’hospitalisation, entre la sonde urinaire, la douleur, l’interdiction de s’alimenter pendant les deux premiers jours (puis, une compote le 3e jour), évidemment que j’ai perdu du poids.

Et puis, il y a eu le temps de l’arrêt-maladie.

De retour chez moi, c’était effort minimum. J’étais percluse de douleur. Impossible de tousser – ou même d’éternuer – sans ressentir comme un coup dans le ventre.

Trop sonnée, je me nourrissais peu, privilégiant les fruits et les légumes, fuyant les sucreries. Quand tu subis une opération chirurgicale aussi lourde, alors que tu as toujours été en très bonne santé, tu veux aider ton corps à cicatriser. Alors, tu lui fournis les repas les plus sains, les plus riches en nutriments.

Combien de kilos perdus exactement ? Je ne saurais pas vous le dire : ça va faire 10 ans que j’ai foutu ma balance à la porte, dans le but de stopper cette obsession malsaine qui me poussait à me peser jusqu’à deux fois par jour, 7 jours sur 7.

Le temps de revenir au boulot, 3 semaines plus tard, tout le monde avait constaté mon amaigrissement. Les questions fusaient: «  Dis donc, tu n’aurais pas perdu du poids, toi ? », les compliments pleuvaient : « Bravo ! », «  Ça te va très bien, ta nouvelle silhouette ! », etc, etc.

Sauf que la fête a été de courte durée…bored

Madame Sans Tabous_Poids Kilos Grosses fesses

Les semaines ont passé, j’ai mis le souvenir de la myomectomie loin derrière moi, la vie a repris son cours et ma routine alimentaire aussi.

Conséquence : je suis rapidement revenue à mon poids d’avant la myomectomie.

Au boulot, des gens n’avaient aucun scrupule à me faire savoir que je n’avais plus le même poids qu’après l’opération, oubliant qu’il est normal et naturel de maigrir lorsqu’on est malade et tout aussi normal et prévisible de reprendre son poids initial lorsqu’on guérit !

«  Bon, Liberty, il faut, hum, faire attention, hein ! Je ne sais pas si c’est parce que ça fait longtemps que je ne t’ai pas vu, mais làààààà ! Essaie de rester à ce poids-là, il ne faut pas prendre plus. Sinon…»

«  Tu ne trouves pas que tu as grossi ? Avant, tu étais comme une jeune fille, maintenant tu fais maman. »

«  Tu as vraiment de grosses fesses ! »

«  Tu sais, ce n’est pas bon pour la santé d’être forte, comme ça.  Faut pas le prendre méchamment, hein. Je dis ça pour toi.»

«  Tu sais, les femmes ne doivent pas manger beaucoup de pain. Ca fait grossir. », formula un résident du foyer, puis une collègue, à quelques jours d’intervalle, chaque fois je prenais une deuxième demi-baguette.

«  Attention ! il ne faut pas manger trop de produits farineux ! », s’écria un collègue intérimaire, tandis que je mangeais un petit pain aux graines de courge.

C’était pesant et douloureux, tous ces gens (collègues et résident.e.s confondus), qui jouaient au nutritionniste avec moi. Comme si mon corps était un produit exposé, que chacun pouvait à sa guise commenter, critiquer, juger, donner un prix, en estimer la valeur. En toute indécence.

Mai 2017, le grand tournant

Le 15 mai dernier, nouvelle opération. Cette fois, une cœlioscopie de deuxième regard pour déterminer si mon utérus était suffisamment débarrassé des fibromes pour pouvoir potentiellement porter un bébé.

La réponse était oui. Physiquement, plus rien ne m’en empêche.

Ouf ! Merci, Seigneur !77769957_o

Merci d’avoir permis à une jeune femme malade en rémission de son cancer du sein, de m’avoir donné le numéro son chirurgien – cet éminent professeur – qui m’a sauvé mon utérus, lorsque ma désormais ex-gynécologue, 3 mois avant, m’avait dit d’un ton revêche, en désignant l’image de mon utérus cabossé sur l’échographie : «  Comment voulez-vous qu’un œuf puisse se poser là ? Vous n’avez aucune chance d’avoir un enfant. Je préconise une hystérectomie. »

             – Mais…si on n’a pas d’utérus… on ne peut pas avoir d’enfants…non ?      

Cette gynéco avait alors haussé les épaules et le visage inexpressif, la voix sans émotion aucune, avait lâché :

        • Vous n’avez pas fait votre plan bébé. Vous avez 35 ans, vous avez eu le temps, vous n’avez pas pensé à faire un enfant.

Bref, consciente que je l’avais échappé belle (le chirurgien m’a dit que j’avais eu beaucoup de chance d’avoir trouvé la clinique où il m’a opéré), j’ai été prise d’une profonde de reconnaissance envers Dieu.

Puisque Dieu, la Vie, le Destin, Dame Nature m’avaient permis d’éviter une ablation de l’utérus et donné ainsi une deuxième chance, il fallait que je fasse un geste de sacrifice pour montrer ma reconnaissance. D’où l’idée de me passer de viande et de poisson pendant du 20 mai au 30 juin. Je pensais que ça serait un chemin de croix.

Ca ne l’a pas été.

C’est ainsi qu’a débuté ma réconciliation avec mon corps.cheer

Madame Sans Tabous_Cellulite Bourrelets Grosse

Les gens sont obsédés par le corps des autres !

Cette réconciliation est passée via un changement radical de mon hygiène de vie.

Depuis le 20 mai, donc, je marche énormément, boudant le métro aussi souvent que possible. Je ne mange plus de viande ou de poisson (c’est trop tôt pour me qualifier de végétarienne, pour l’instant. Après tout, elle n’est pas si loin l’époque où je mangeais de grosses quantités de viande, 5 à 6 fois par semaine), j’ai diminué les produits laitiers (passant ainsi de 4 yaourts aux lait de vache quotidiens à 0 par mois, mais je consomme encore du fromage) et surtout, après recherches, j’ai banni le soja de mon alimentation.

Je suis partie de la croyance que mieux manger et me dépenser davantage physiquement peuvent aider à éloigner les fibromes un certain temps, tant le taux de récidives est fréquent.

Et de fait, j’ai maigri.

Et à nouveau, cela été le concerto de félicitations. Et ce d’autant plus que ça fait 3 mois que je n’ai pas repris les quelques kilos perdus.

Seulement, il y a quelque chose qui m’énerve de plus en plus : lorsque je refuse de manger un aliment (parce que je n’ai pas faim ou qu’il ne me fait spécialement pas envie), quand j’explique que désormais je fais attention à mon alimentation, j’ai AUSSI des conseils à la noix, exactement comme lorsque j’étais bien plus en chair.80095692_o

Exemples de conseils distribués et pourtant non sollicités :

«  Mais tu es très bien comme tu es ! »

« Tu n’as pas besoin de maigrir. Ok, tu n’es pas mince, mais tu n’es pas grosse non plus ! »

«  Tu as déjà bien maigri. Tu peux t’arrêter là. C’est déjà bien. »

« Bon, c’est vrai : tu as maigri et il le fallait parce que tu étais, ahem, un peu forte. Mais bon, il ne faut pas basculer de l’autre côté, non plus. Il faut qu’il reste un peu de chair, quand même. Les hommes aiment les femmes qui ont des formes. C’est pas bien d’être trop maigre.»

Ces conseils non demandés, ces avis non sollicités me poussent à me questionner sur mon rapport aux autres.shakehead

Suis-je trop gentille avec les gens ? Trop tolérante, trop patiente ? Ce qui expliquerait cette trop grande familiarité chez les gens ? (notamment le public que j’accompagne).

Or, comme dit le proverbe : « Trop de familiarité engendre le mépris » ?

Est-ce le fait que je travaille dans le social ? Ce qui voudrait dire qu’étant au contact d’un public qui est lui-même dans un rapport négatif avec son propre corps (parcours d’errance, maladies) , ces personnes-là projettent, donc, sur moi leurs propres insécurités par rapport à leur propre apparence  ?

Un peu des trois, sans doute…sigh

Toujours est-il que :

Primo : Je ne maigris pas pour plaire aux hommes. Je cherche d’abord et surtout à me plaire à moi et rien qu’à moi.

Mon amoureux me dit tout le temps que je suis belle. Est-ce que pour autant ce compliment a changé quelque chose dans ma façon de me voir ? Absolument pas !

De mon incapacité à croire/accepter les compliments de l’homme que j’aime, j’en déduis que : « Si tu te sens moche, on peut te faire tous les plus belles louanges du monde sur ton physique, si toi-même, tu n’y crois pas, tu ne sentiras pas plus jolie pour autant . »

Deuxio : Décidément, je ne comprendrai jamais jamais jamais cette facilité grossière qu’ont les gens à gloser sur le physique des autres.80662128_o

Pour ma part, je n’ai jamais été du genre à dire aux gens «  Tiens, ce que t’as grossi ! », avec la même désinvolture que s’il s’agissait de dire «  Bonjour ! Tu as passé une bonne journée ? »

Voilà pourquoi, des fois, y a comme des envies de hurler à tous ces gens-là : « Écoutez, que chaque personne ici se mêle de sa propre graisse et les fesses seront bien gardées ! »

Ce texte vous a été accouché dans la douleur par Liberty Riveter.

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