Je gueule, donc je maigris ! (Quand libérer la parole et les émotions fait perdre du poids)

Au commencement était le verbe.

C’est terrible comme des mots malodorants, jetés à votre visage, peuvent changer votre vie pour le pire.

Je me rappellerai toujours de la première fois où j’ai pris conscience que j’étais grosse.

C’était un soir, lors d’un dîner en amoureux au Flunch, à Strasbourg.

J’étais très contente d’être avec mon amoureux d’alors, j’étais heureuse qu’on sorte manger dehors et qu’on allait rentrer ensuite, main dans la main ( remarque, c’était toujours moi qui prenais l’initiative des gestes d’affection en public… Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille, tiens !).

Vient le moment de passer au buffet.

Je prends des frites, des frites et encore des frites, pleiiiiiiiin de frites !!!!! Zéro légumes ! Et un steak (à l’époque, je n’étais pas encore végétarienne). Je m’installe à notre table et attaque mon assiette, la gourmandise au ventre, impatiente de me délecter de mon repas.

C’est alors que F-G, mon petit ami de l’époque, observant mon assiette bien garnie, balance une phrase que je n’oublierai jamais :

         – Tu devrais plutôt manger comme la fille qui est là-bas.

Il avait parlé d’un ton froid, la voix coupante et l’œil réprobateur.

Je m’étais retournée, suivant la direction de son menton.

Derrière nous, était installée une jeune femme – la vingtaine – cheveux châtains clairs, longs et raides, corps svelte. Consciencieusement, elle se sustentait de salade verte.

Oh.

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J’avais 19 ans.

Aujourd’hui, j’en ai 37.

18 années sont donc passées depuis et, pourtant, de ma mémoire cette phrase n’a pas été effacée. De l’eau n’a pas passé sous les ponts . Je me souviens de tout. Je m’en souviens comme si c’était hier, du lieu, de la salle, de notre emplacement, de la lumière dans la pièce.

Honnêtement, je n’oublierai jamais ce soir-là.

Je n’ai pas bronché, je ne me suis pas rebellée, je me suis ratatinée sur mon siège, transpercée. Mon cœur s’était fissuré et mon visage s’était décomposé.

Ma mère et ma sœur cadette m’ont souvent dit de faire attention, de ne pas trop manger, de ne pas me resservir systématiquement. Sous-entendu : « Tu es grosse », bien que le qualificatif n’était jamais prononcé.

Je m’en fichais de ce qu’elles disaient.

Mais, le sous-entendu sorti de la bouche de l’homme que j’aimais, cette bouche qui m’avait si souvent embrassée, prenait une toute autre dimension.

Là, à l’instant même, dans ma tête, a été entérinée la pensée que j’étais GROSSE. ÉNORME. LAIDE. REPOUSSANTE. DÉCEVANTE. MALPOLIE. INCIVILISÉE. VULGAIRE.

Pour la petite histoire, je l’ai finie mon assiette ; je me serais bien resservie, mais j’avais bien trop peur de décevoir encore plus mon petit ami.

J’ai fini mon assiette, sans me forcer. Et une fois rentrée chez moi, j’ai mangé encore et encore, et encore. J’ai mangé en cachette, avec la honte tapie au creux de mon ventre.

Ce soir-là, je venais de glisser un doigt dans l’engrenage de l’hyperphagie. Clac !

Avant, je mangeais – c’est vrai – en grandes quantités, mais c’était pure gourmandise.

À partir de ce soir-là, j’ai malheureusement basculé dans un fonctionnement malsain et auto-destructeur : je ne mangeais plus par amour des plaisirs de la table : désormais, je mangeais par compulsion, je mangeais mes émotions, littéralement.

Quand manger s’apparente au vice…

Je crevais d’envie de lui plaire, d’être belle, sexy à ses yeux ; je voulais racheter mon image, la rendre plus glamour.

Résultat : devant lui, je picorais, j’évitais de me resservir et sortais de table, frustrée.

Mais, quand il n’était pas là, je me sentais libre de manger. Alors, chez moi, je vidais les placards, engloutissais tout ce qui était comestible, tel un aspirateur géant.

Je me souviens avoir, une fois, mangé 24 yaourts aux fruits 0% de la marque Yoplait… en moins de 10 minutes…

(J’avais acheté 2 packs de 12 dans le but qu’ils me tiennent 24 jours. Loupé ! )

Je bouffais le paquet entier de céréales Spécial K, noyant les céréales dans un pot d’1 kilo de fromage blanc 0%.

J’étais incapable de n’acheter qu’une seule baguette à la boulangerie : j’en achetais systématiquement deux et je les dévorais l’une après l’autre.

Parfois, les hurlements du ventre étaient si forts que, dominant mon sentiment de honte et la peur de ce que mon comportement lui inspirerait, je montais chez mon copain (nous habitions dans le même immeuble, j’étais au premier, il était au troisième), et , en son absence, m’emparais de toutes les sucreries qui croisaient mon œil et ma main : un paquet de pain de mie Harrys American Sandwich, un paquet de muesli Kellog’s Country Store, un paquet de brioche tranchée Harrys, des chocolats liégeois Nestlé, etc.

Une fois le larcin consommé dans la culpabilité et la honte – la notion de plaisir était finalement infime –, j’étais inondée de remords, c’était le festin de l’auto-flagellation.

Souvent, je fonçais au magasin le plus proche et m’attelais à racheter exactement ce que j’avais mangé.

Ensuite, je me re-faufilais chez lui et, en douce, remettais les choses exactement comme je les avais trouvées, quitte à mettre des parts de pain de mie ou de céréales dans un tupperware chez moi, pour qu’il ne se doute pas de la supercherie et retrouve ses denrées dans les quantités exactes qu’il avait laissées.

Parfois, il rentrait plus tôt que prévu ou bien je n’avais pas suffisamment de sous pour tout racheter, ou alors, il était trop tard pour se précipiter au supermarché… Alors, la mort dans l’âme, je lui avouais mon forfait.

À ces crises d’hyperphagie, succédaient des crises de jeûne et de régimes alimentaires totalement déséquilibrés.

Manger était devenu un vice, un acte compliqué. Un mélange de plaisir contrarié, de douleur, d’anxiété et de perpétuels calculs arithmétiques dans le but de contrôler les apports caloriques.

En fait, je ne me sentais bien que lorsque je ne mangeais pas ou très peu.

Passer une journée entière en n’ayant avalé qu’une pomme et des haricots verts vapeur était synonyme de victoire pour moi. Je me sentais alors l’âme d’une gagnante ; je me sentais forte, intelligente, instoppable, PROPRE et même presque un peu jolie.

En revanche, manger des féculents, fut-ce du quinoa ou du riz complet, c’était déjà une défaite.

Manger plus d’un fruit par jour était déjà une trop grande consommation de sucre à mes yeux. Ensuite, c’était parti pour une soirée à culpabiliser.

Envisager de faire 3 repas par jour – même équilibrés et diététiques – m’étaient synonyme de calories superflues.

En réalité, dès que je gobais autre chose que des légumes vapeur et plus d’un fruit, je me sentais sale.

Cette auto-destruction par la bouffe a duré pendant toute ma vingtaine et s’est poursuivi jusqu’à la moitié de ma trentaine.

Le réveil est survenu en 2017 .

Qu’est-ce qui avait changé ?

Eh bien, moi, d’abord.

En réalité, graduellement, sans que je ne m’en rende vraiment compte, il y a eu 5 petites prises de conscience.

Prise de conscience n°1 : Oui, j’ai autant de valeur ET de droits que tout le monde. Non, je ne me laisserai plus faire.

Ne plus toujours prendre sur moi. Savoir gueuler quand il le faut. Ne plus vouloir être aimée par tous et partout. Ne plus vouloir plaire à tout prix Ne plus vouloir être absolument la « gentille fille ». Ne plus vouloir faire plaisir à tout le monde tout le temps. Ne plus s’excuser d’exister.

Savoir dire non. Ne plus tolérer l’irrespect. Ne plus redouter le conflit. Ne plus se laisser marcher sur les pieds. Savoir envoyer BOULER ceux qui ont un comportement déplacé. Fusiller du regard les gens qui le méritent.

Ne plus enterrer mes émotions. Ne plus avoir honte de soi. Ne plus disparaître, moi, pour faire briller les autres.

Ne plus être dans la dépendance du regard d’autrui.

Ne plus se demander ce que XYZ penserait de moi si…

Être soi, complètement, entièrement, purement. C’est à prendre ou à laisser.

Je me suis affirmée.

Je libère ma parole et mes émotions.

À présent, je m’aime et je me respecte.

Une fois que j’ai commencé à appliquer les mantras ci-dessus, la nourriture a cessé d’être le doudou, l’objet consolateur, le lieu-refuge.

Conséquence indiscutable : je mangeais moins, donc, j’ai perdu du poids.

Prise de conscience n°2 : Non, la nourriture n’est pas une activité récréative, la nourriture n’est pas un loisir, encore moins une distraction. La nourriture n’est pas une psy, ni une amie ni une confidente, et encore moins une récompense. Mon corps n’est pas un punching-ball.

J’ai compris que la nourriture devrait garder son rôle premier : la fonction nourricière (sans sombrer dans l’orthorexie).

Il existe des moyens de gérer l’ennui, la colère, la frustration, la tristesse, le manque d’amour autre que de se ruer sur la bouffe. Nous pouvons nous tourner vers le sport pour libérer les émotions, écouter la musique dont les paroles collent aux émotions qui nous traversent et s’époumoner dessus.

Nous pouvons nous offrir un moment bien-être sans que ça tourne autour de la nourriture. Pour ça, il y a les longues douches bien chaudes, les balades dans la nature, se promener dans ses lieux préférés ou dans des quartiers méconnus, regarder à la chaîne ses films ou ses séries préférées, (re)lire un bon livre, arroser ses plantes, allumer des bougies et regarder danser la flamme, aller flâner chez la fleuriste et s’offrir des beautés végétales, écouter la musique qu’on aime et se trémousser dessus, troquer le détour à la boulangerie contre une virée à la librairie.

Nous pouvons célébrer les bonnes nouvelles sans que ça se passe obligatoirement par l’ingestion de viennoiseries.

Après tout, nous pouvons nous serrer dans les bras, rire aux éclats, aller à un concert, sautiller de joie, danser encore et toujours.

Dès que j’ai décidé de remettre la nourriture à sa juste place et trouvé d’autres moyens de m’occuper, mon attention – autrefois obnubilée par la nourriture 24h sur 24h, jusque dans mon sommeil – s’est focalisé ailleurs. Le besoin de manger encore et encore a décru. J’avais d’autres sources de réconfort, élargi mes centres d’intérêt.

Conséquence indiscutable : je mangeais moins, donc, j’ai perdu du poids.

Prise de conscience n°3 : Non, mon corps n’est pas une poubelle, je ne suis pas un dépotoir.

Lorsqu’on commence à se respecter soi-même, inévitablement, on veut le meilleur pour soi parce qu’on sait qu’on a de la valeur.

Et le meilleur pour soi, c’est autant intérieurement que physiquement.

L’entrée dans le bio a considérablement joué dans la perception plus apaisée que j’ai avec mon corps. À partir du moment où j’ai commencé à envisager mon corps comme un lieu qui méritait le respect, je ne pouvais plus manger n’importe quoi ni le remplir n’importe comment. Mon corps n’était plus une poubelle ni un terrain d’expérimentations alimentaires malsaines.

Alors, soyons honnête : ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Mon rapport complexe avec la nourriture ne s’est pas amélioré, par magie, dès que je me suis mise à faire mes emplettes dans les magasins bio. D’ailleurs, au début, je troquais les friandises conventionnelles pour leurs alternatives bio, comme si un paquet de cookies bio valait 0 calorie !

Il m’a fallu du temps pour revenir sur terre, pour retrouver du bon sens : les sucreries restent des sucreries, le gras reste le gras, la malbouffe reste la malbouffe.

Reste que manger bio, c’est réduire la quantité de pesticides, d’additifs, de colorants et de conservateurs ingérée. C’est déjà refuser de mettre de la merde dans son corps. De ce refus hautement symbolique, découle une volonté ardente de se documenter sur l’alimentation et, ainsi, petit à petit, je me suis intéressée à l’alimentation saine.

Le respect de soi, le respect de son corps débute aussi par ce cheminement.

Lorsque j’ai décidé de m’alimenter sainement par respect pour mon corps et moi, fatalement, certains produits ont été écartés de mon panier de courses, d’autres y ont fait leur apparition, les ustensiles de cuisine se sont multipliés, la volonté de trouver du temps pour cuisiner a pris de l’ampleur. 

Conséquence indiscutable : parce que je mangeais mieux, parce que je mangeais sain tout en me régalant, j’ai perdu du poids.

Prise de conscience n°4 : J’avais essayé la guerre avec mon corps. En vain. Et si j’essayais la paix, pour une fois ?

Printemps 2017. Le temps est aux grands chamboulements dans ma vie. Je fais le point, je prends le temps de réfléchir, j’en ai marre de cette morosité qui me plombe depuis des années.

Rapidement, j’établis un constat implacable : sur mon corps, j’ai testé la punition, l’insulte, l’auto-dénigrement, la discipline rigide, mais aussi le gavage jusqu’à la nausée et les privations alimentaires jusqu’aux crampes d’estomac.

Ça n’a jamais marché (ou alors pas sur le long-terme).

Lassitude, faim de paix intérieure, soif de ne plus être rongée par des pensées tournant autour de la bouffe 7 jours sur 7, au point même de rêver, la nuit, que je faisais de terribles craquages à mon régime…Je me réveillais alors, en panique et gémissais de soulagement lorsque je réalisais que non, ce n’était qu’un cauchemar, je n’avais pas trahi mon régime.

Pour pouvoir être en paix avec moi-même, je devais être en paix avec la nourriture.

Alors, j’ai fini par accepter ce qui me répugnait depuis tant d’années : accepter que je ne ferai jamais du 36 ; arrêter d’acheter fréquemment des vêtements taille 34 et 36 en croyant que je finirais bien par entrer dedans dans un avenir très proche ; accepter de voir mon corps tel qu’il est et non pas tel que j’aurais tant aimé qu’il soit ; accepter d’acheter des vêtements à ma taille.

Le bilan presque 2 ans après ? En l’espace de 3 mois, j’ai perdu une taille de vêtements ! Cette perte de poids était spectaculaire et je l’ai accueillie avec la satisfaction que procure la réussite d’une affaire rondement menée.

Néanmoins je tremblais à la perspective de reprendre au fil des mois, lentement mais sûrement, tous les kilos perdus….

Après tout, c’était le scénario fatal qui s’était implacablement répété pendant les 16 années où j’avais livré une guerre sans merci contre mon corps.

Pourtant, là, le changement était réel ! Lavée du mal-être qui m’avait si longtemps rongée, habitée par une nouvelle force intérieure et surtout, forte des 4 prises de conscience ci-dessus, mon poids s’est stabilisé, sans la moindre difficulté, sans la moindre frustration.

En 2019, je me suis fixée l’objectif de perdre encore quelques kilos, histoire de me rapprocher le plus possible de mon poids de forme. Je suis sereine, car j’ai acquis les bonnes bases.

Ce texte vous a été concocté avec passion par Liberty Riveter. Ca faisait plus d’un an et demie que je voulais écrire cet article ! Il était temps !

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