Je suis Noire et je n’aime pas la chaleur (il paraît que c’est bizarre ?!)

Au secours !

Chaque printemps et chaque été, c’est le même scénario : à un moment donné, au détour d’une conversation anodine, il va y avoir UNE personne.

LA personne qui va lâcher une phrase complètement idiote sur le fait que je sois Noire et que je n’aime pas la chaleur.

« Quoi ? Tu n’aimes pas quand il fait chaud ? »

« Noooooon ?! Tu plaisantes ?! L’été n’est pas ta saison préférée ?! »

« Mais, c’est bizarre, ça ! Pourquoi tu n’aimes pas quand il fait chaud ? Tu es pourtant d’origine africaine, non ? »

Ce à quoi j’ai toujours une folle envie de rétorquer : « Écoute, je suis comme je suis, hein ! Je n’ai jamais été une fille de la chaleur. J’ai le droit de ne pas aimer le soleil, peu importent mes origines et ma couleur de peau. Et d’ailleurs, avant d’être une femme Noire, je suis un être humain avec son ressenti, ses préférences, ses particularités, ses bizarreries et ses manies. Exactement comme toi. Ni plus ni moins.»

Mais évidemment, je ne réponds pas tout ça.

Pourquoi ?

Primo : Parce que je sais d’ores et déjà que les gens se sentiront attaqués, se mettront sur la défensive et vociféreront en pensant que j’insinue qu’ils sont… – insérez le mot super tabou qui commence par « Ra », se termine par « Tes » et avec « Cis » au milieu -.

(Pourquoi cette colère, alors même que – ironie du sort -, dans ce cas précis, ce sont eux les premiers à avoir abordé la question de ma couleur de peau ? Mystère et boule de neurones !)

Deuxio : parce que du moment que vous êtes une femme avec un tant soit peu de répondant, vous êtes vite accusée d’être « agressive ».

Et quand, en plus, vous êtes une femme Noire… OUH LA LA LA LA !

C’est la double condamnation !

Vont vous être jetés en pleine figure des : « Vous vous victimisez », « Vous êtes parano », « On ne peut plus rien dire » et autres balivernes du genre.

Demandez un peu à Christiane Taubira, Rokhaya Diallo et Audrey Pulvar, entre autres. Elles vous diront.

Et, comme je n’ai ni leur patience ni leur audace et encore moins leur talent d’oratrices, j’ai tendance à esquiver très courageusement tout débat ayant une haute probabilité de virer à la joute oratoire.

#FaudraQuunJourJeMetteMesOvairesSurLaTable.

Mais, revenons-en à cette histoire de chaleur, voulez-vous ?

Car, en plus de ces personnes choquées/déstabilisées/ébahies par le fait que je sois Noire et que je n’aime pas la chaleur, il y a tous ces inconnus…

Ceux que j’ai méchamment surnommés : les soldats inconnus de la bêtise.

Ceux-là que tu ne connais ni d’Ève ni d’Adam, mais qui ramènent leur fraise, bouffis de certitudes et surtout, mourant d’envie de faire la conversation.

Au jeu du préjugé débile et des comportements idiots, ils remportent le pompon !

Exemples d’anecdotes personnelles vécues des dizaines de fois.

Anecdote 1 :

J’attends tranquillement le métro. Il fait chaud. Très chaud.

Tandis que je suis en train de fondre sur place, une voix inconnue interrompt le flux de mes rêveries.

 – Mon Dieu, quelle chaleur !

Je me retourne et découvre un visage souriant. Celui, à vue d’œil, d’un quinquagénaire qui, à l’évidence, attend une réponse de ma part.

– Oui, il fait chaud, réponds-je. Hier, à la télé, ils ont dit qu’aujourd’hui, il ferait 30 degrés.

– Ça vous rappelle un peu chez vous, n’est-ce pas ? Vous venez de quel côté des Antilles ?

De l’intelligence des individus qui se basent sur le faciès d’une personne inconnue pour en décréter le territoire de ses origines…

Pour la petite histoire : non, je ne suis point antillaise. Mais si j’avais eu, ne serait-ce qu’1 seul centime d’euro à chaque fois qu’on me demande « Vous êtes de la Guadeloupe ou de la Martinique ? » avec le ton de la personne sûre de son coup, eh bien, j’aurais eu suffisamment d’argent pour racheter la totalité des immeubles bordant les Champs-Élysées !

Anecdote 2 :

En attendant tranquillement le métro, je lis le dernier « Stylist ».

Il fait chaud. Très chaud.

Tandis que je suis en train de fondre sur place, de maudire les températures élevées, le réchauffement climatique et les salauds de pollueurs qui sont responsables de cet état, une voix inconnue au bataillon m’arrache à ma lecture.

– Oh là là ! Qu’est-ce qu’il fait chaud ! Mais, en même temps, qu’est-ce que ça fait du bien, ce soleil ! Dit la voix sur un ton de connivence.

Je lève le nez de mon magazine et me retrouve face à un visage souriant.

– Ça me rappelle l’Afrique ! , poursuit la personne gaiement. J’adore l’Afrique ! Vous êtes de quelle origine ?

– Camerounaise, je réponds, déjà irritée par la question.

Je m’en veux de ne pas avoir le cran de rabattre le caquet de mon interlocutrice en lui répondant un incisif : « Française, Madame ! Et vous ? »

– Oh, j’ai des amis camerounais ! S’exclame-t-elle, aux anges.

Fabuleux !

J’ai deux potes qui sont Lillois. La prochaine fois que je croise d’autres Lillois, je leur en parlerai. D’ailleurs, je devrais dire que j’ai des amis Lillois, à chaque Lillois qui croisera désormais mon chemin. C’est très très important qu’ils le sachent, car c’est une information capitale qui les emplira d’une émotion intense.

PS : il y a aussi le cas de la personne à qui, quand je réponds que je suis d’origine camerounaise, me répond : « Je connais des Sénégalais ! J’adore le Sénégal ! »

Ce qui serait un juste retour des choses, c’est que, lorsque cette personne ira en vacances à – je sais pas, moi – Bali, par exemple, qu’un Balinais lui dise : « Ah, ainsi donc, vous êtes Française ? J’adore l’Europe ! J’y ai vécu 10 ans ! J’ai des amis Grecs ! J’adore la Grèce! ».

Pertinence, pertinence, je crie ton nom !

Anecdote 3 :

Ce n’est plus un bus : c’est une étuve. Il y fait au moins 40 degrés !!!! J’agite fébrilement une feuille de papier, histoire de grappiller un peu d’air.

Tandis que j’essaie de penser très fort au dessert rafraîchissant qui m’attend à la maison et de moins focaliser sur la chaleur étouffante, une dame vient s’asseoir à côté de moi.

Bonjour, lance-t-elle, toute guillerette.

– Bonjour, je lui réponds en souriant.

– Il fait tellement chaud !

– D’après la météo, il devrait pleuvoir après-demain. Ça nous fera du bien.

– C’est quand même plus facile pour vous, puisque vous êtes originaire des pays chauds. Vous, au moins, vous êtes plus habituée et plus armée pour supporter ces températures.

– Euh… je ne sais pas si une couleur de peau précise permet de « s’habituer » aux températures extrêmes mieux qu’une autre.

– Si, si ! Insiste-t-elle. Je suis infirmière et je le vois très bien lorsque je réalise des prises de sang. Les peaux noires sont plus épaisses, alors que les personnes à peau blanche, comme moi, ont la peau plus fine , argue-t-elle le plus naturellement du monde. Ce n’est pas un hasard : à l’origine, les Noirs viennent d’Afrique. La peau épaisse résiste mieux aux températures élevées. Comme quoi, le bon Dieu n’a pas fait les choses au hasard.

Fin des anecdotes.

Je suis toujours terriblement perturbée quand ce type de scènes se produit…

Je suis bien consciente que les personnes Blanches qui viennent vers moi et tiennent ces propos ne pensent pas à mal. Bien au contraire !

Comme je le disais plus haut, elles sont animées de bonnes intentions, elles ont follement envie de faire la conversation et de blablater sur la chaleur.

N’empêche, sur le moment et même après coup, je sens en moi gronder un fort sentiment de révolte.

…Car, je décèle bien que quand ces personnes me regardent, elles ne voient pas en moi une personne à part entière : elles voient avant tout : Oh-Une-Noire-qui-sent-bon-le-soleil-les-tropiques-le-sable-chaud-du-Sahel-Les-gazelles-d’Afrique-les-cocotiers-et-les bananiers-zouké-zouké-dansez-dansez.

Comme si j’étais un vecteur d’exotisme sur pattes.

Quand de gentils Blancs viennent m’aborder pour me parler de la chaleur en Afrique ou aux Antilles…

Se baser uniquement sur la couleur de peau différente d’une personne pour engager la conversation avec elle, c’est un peu considérer cette personne comme un objet de curiosité, non ? Pas très sain comme démarche tout ça.

Mais, plus grave selon moi, pourquoi associer automatiquement la peau Noire avec « immigré » ou « Antillais émigré en métropole »  ?!

Car, sans même connaître son histoire personnelle, aborder une personne Noire et d’emblée, lui parler d’Afrique et de chaleur africaine, aborder une personne Noire et lui parler automatiquement des Antilles et des températures tropicales, c’est, en effet, déduire bien hâtivement qu’un Noir ne peut pas être Français.

Petit rappel pour les cancres :

    • On peut être Noire et Française.
    • On peut être Noire et Européenne.
    • On peut être Noire et n’être jamais allée dans un pays africain.
    • On peut être Noire, être née en France et avoir toujours vécu en France.
    • On peut être Noire et connaître très peu – voire pas du tout – le pays africain de ses origines.
    • On peut être Noire, d’origine antillaise certes, mais née en France et y ayant toujours vécu !                                                                              

Quand de gentils Blancs me racontent que l’été est leur saison préférée, qu’ils adorent le soleil… et se montrent étonnés, surpris, désarçonnés -voire déçus !!!!! – quand je leur dis que j’aime bien l’automne, l’hiver et le printemps (mais pas spécialement l’été) et que je préfère largement qu’il fasse froid plutôt qu’il fasse chaud…

J’ai bien compris que les gentils Blancs – qui me content leur amour du soleil, leur bonheur que cela soit l’été et m’expliquent par le menu détail combien ils détestent l’hiver, comment le froid c’est trop nul et gnagnagni et gnagnagna – le font uniquement parce qu’ils supposent que je vais automatiquement abonder dans leur sens.

Ils présument que je suis forcément une fille de la chaleur, que je vais forcément les comprendre, me mêler à leur enthousiasme pour le dieu soleil, déclamer une ode d’amour aux températures chaudes (et pourquoi pas chanter, en agitant les bras en l’air comme une possédée : « Kumbaya il fait chaud ! C’est trop super ! Kumbaya, Kumbaya ! Kumbayaaaaaaaaaaaaaaa ! Kuuuuuuum- Baaaaaaa-Yaaaaaaaaaa ! Vive le soleiiiiiiiiiiiiiiiil ! On fait la danse du soleiiiiiiiil ! »)

En réalité, je suis quelqu’un qui a facilement chaud.

Conséquence : en plein hiver, il m’est arrivé de dormir les fenêtres ouvertes. De même, je n’allume pas systématiquement le chauffage et vestimentairement, je n’aime pas être enveloppée par une succession de couches de vêtements. Bref, la frilosité et moi, ça fait deux !

Parce que sa peau est de couleur noire et parce que la majorité des Noirs se trouvent en Afrique, que leur berceau originel s’y trouve, le Noir se doit donc de vouer un culte au soleil, de détester et redouter l’hiver, de pleurer quand il fait froid et d’être encore plus frileux que le Blanc le plus frileux du monde.

Qu’écrivait William Hazlitt, déjà ? Ah oui ! « Le préjugé est l’enfant de l’ignorance ».

Tout est dit !

Quand les gentils Blancs me disent : « Non, mais toi, t’es bizarre, quand même ! Tu es d’origine africaine ! Beaucoup d’africains – comme ceux que je connais personnellement – sont très frileux et n’aiment pas le froid et l’hiver » 

Ouais…Et alors ?

En quoi le rapport au froid de XYZ me concerne ?

Cette vision idiote et absurde, selon laquelle tous les Noirs sont pareils, trouve sa source dans la profonde ignorance qu’ont les gens au sujet de l’Afrique.

Car, soyons lucides : à partir du moment où la plupart des gens agissent innocemment comme si l’Afrique était un pays (on parle de mode africaine, de musique africaine, de danse africaine, de restos africains, mais on ne parle jamais de mode européenne, de musique européenne, de danse européenne, de resto européen ; en fait, quand il s’agit de l’Afrique, les gens se comportent comme si ce continent n’était pas du tout du tout composé de 52 pays, avec à l’intérieur de chaque pays, un peuple avec ses propres spécificités), comment voulez-vous qu’on n’aboutisse pas à ce grotesque stéréotype sous-entendant que les africains et les antillais sont un seul et même peuple, que les Noirs se comportent tous de la même façon et aiment tous la même chose (et d’ailleurs, ils se ressemblent un peu tous, non?).

Je pose la question : comment peut-on aussi cyniquement réduire quelqu’un… à sa simple couleur de peau ???

Est-il vraiment nécessaire de rappeler que chaque Noir sur terre est un individu unique, complexe, avec une personnalité à part entière, comme tout être humain lambda ?

Eh non, les Noirs ne sont pas d’étranges créatures monolithiques et interchangeables, livrés à l’identique dans un package, avec un seul cerveau pour tous qu’ils se partagent chacun, à tour de rôle, selon un roulement hebdomadaire.

Le fait de ne pas aimer la chaleur est une réaction personnelle qui n’engage que moi, et non l’ensemble des Noirs du monde entier.

Et pendant qu’on y est, j’ajoute qu’il en va de même concernant un Noir qui apprécie les températures chaudes : c’est son ressenti individuel, sa propre réaction corporelle, son rapport aux saisons. Inutile donc d’en faire une généralité à l’ensemble des Noirs de France et d’ailleurs. Merci bien.

 

Quand les températures franchissent la barre des 32 degrés et que de gentils Blancs me disent : « C’est plus facile pour toi de supporter les fortes chaleurs. Tu es plus habituée que nous parce que tu as vécu en Afrique/tu es d’origine africaine/comme tu es Noire, tu as la peau plus épaisse et mieux armée à supporter le soleil. »

Quel propos stupide, stupide, stupide !

Là, j’ai très envie de dire que je peux, moi aussi, me livrer à ce jeu idiot de la prise en compte de l’individu uniquement par le prisme de sa couleur de peau…

Et je m’en vais donc poser les questions suivantes :

  • Pourquoi les Blancs se couvrent encore en hiver (vestes, manteaux, écharpes, gants, bonnets, doudounes, collants, bonnets), alors qu’ils sont familiers des saisons froides depuis la naissance ? Ils devraient être habitués depuis le temps… ! Et donc, été comme hiver, être habillés en tenue légère, non ?
  • Pourquoi certains Blancs souffrent-ils de dépression saisonnière, alors qu’ils sont originaires de pays aux climats tempérés ? La dépression saisonnière ne devrait-elle pas être, alors, un mal « réservé » aux personnes venant des pays chauds et s’installant en Occident ?
  • Pourquoi les Blancs ont-ils froid en hiver et allument le chauffage ? Pourquoi certains Blancs se décrivent-ils comme étant frileux ? N’ont-ils pas la peau claire et, par conséquent, armée pour mieux supporter le froid ?

 

Et les origines, alors ? Les origines, les origines !

Au final, il y a beaucoup de gens qui ne se voient pas comme racistes et qui, paradoxalement, ont des paroles, des attitudes qui trahissent qu’ils ne sont pas habitués à considérer les Noirs comme des individus à part entière, dotés d’une personnalité propre.

Être raciste ne se résume pas à insulter, menacer, porter préjudice moralement, violenter ou assassiner la personne qui est d’une autre couleur que soi.

Le racisme se manifeste aussi par une myriade d’actes en apparence anodins, comme, au hasard : prêter à l’autre des attitudes, des pensées, des goûts, des préférences en se basant uniquement sur sa couleur de peau et ses origines réelles ou supposées.

Le racisme se manifeste par le fait de nier l’individualité d’une personne parce qu’elle n’a pas la même couleur de peau que nous.

Le racisme se manifeste par le fait de poser des limites à l’autre, de le mettre dans les cases avant même que la personne n’ait ouvert la bouche.

Cessons de renvoyer les gens à leurs origines, leurs pigmentations.

Cessons de mettre les gens dans des cases à cause de leurs origines plus ou moins supposées.

Envisageons-nous chacune et chacun comme des personnes uniques. Et laissons-nous surprendre. Est-ce que ce n’est pas mieux ainsi ?

Ce texte vous a été concocté avec passion par Liberty Riveter.

2 Commentaires

  1. C’était drôle par moments mais très abouti dans la réflexion! Je me suis bien évidement reconnue, moi je réponds « de France » au risque de paraître pas cool!

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