Mes cheveux crépus et moi : du rejet à l’amour fou

Longtemps, j’ai associé « Brosses à cheveux » avec « cheveux raides », « longs cheveux », « cheveux beaux » et donc : « femmes Blanches ».

Pire : la simple vision d’une brosse à cheveux m’évoquait automatiquement l’image d’une femme d’une beauté à couper le souffle et dotée – évidemment – d’une épaisse chevelure blonde lui arrivant jusqu’au bas des reins. Un blond lumineux, bien sûr. Comme celui d’une sirène…

Tout remonte à l’enfance…

Je dois bien vous avouer qu’enfant, les seules femmes qui se brossaient les cheveux, je les voyais à la télé et dans les pages des magazines féminins.

C’était, pour moi, comme un spectacle merveilleux et fascinant.

J’étais d’autant plus fascinée que la brosse à cheveux – surtout LA brosse à cheveux ovale et à manche en bois – surtout la brosse à cheveux ronde – représentait l’outil inaccessible pour moi, petite fille Noire aux cheveux crépus.

Alors, forcément, je me rattrapais sur Kitty.

Kitty, c’était le nom que j’avais donné à ma poupée.

Kitty était belle.

Kitty était blonde.

Kitty était belle parce qu’elle avait les cheveux blonds bébé et des yeux aussi bleus que les eaux glacées d’Islande.

(Dans les commerces, au rayon poupées, on trouve surtout ce modèle-là. Même en Afrique. Surtout en Afrique. « Emancipate yourself from mental slavery. None but ourselves can free our minds ». Il avait tout dit, le grand Bob ! )

Avec Kitty, je réalisais le fantasme de brosser, avec lenteur et délicatesse, de longs cheveux blonds.

…Tout en continuant, de mon côté, à porter des tresses et tout en remarquant aussi qu’autour de moi, les femmes Noires qui se brossaient les cheveux étaient celles qui étaient coiffées de perruques ou de tissages. Autrement dire : des cheveux lisses en provenance direct du crâne de quelques indiennes et brésiliennes dans la misère.

Je me souviens qu’enfant, aussitôt que j’étais sèche après la douche, je m’amusais à poser ma serviette de bain sur ma tête, de façon à former une fausse chevelure avec un semblant de frange sur le front. Je tournoyais ma tête de gauche à droite, comme dans les publicités pour shampoing.

Cela pouvait durer une demie-heure, tellement je m’amusais comme une folle !

Je faisais semblant d’avoir les cheveux longs. Si longs qu’ils me tombaient en-dessous des épaules.

Si longs que je pouvais secouer ma tête de chaque côté et qu’ils suivaient le mouvement.

Après, je penchais ma tête sur le côté, prenais le peigne de la maison et mimais le geste de brosser ma serviette/faux longs cheveux.

Chouette, j’étais comme les Blanches !

You-houuuuuuuuuu !!

Tristes souvenirs…

Cette anecdote me rappelle l’une de mes petites sœurs, de 15 ans ma cadette.

À 9 ans, elle avait deux poupées : l’une était Noire, avec les cheveux crépus et les yeux noirs, l’autre était blonde aux yeux bleus.

Eh bien, chaque fois qu’elle jouait à la maîtresse, ma petite sœur élevait la poupée blonde au statut de meilleure élève (elle était la plus gentille, la première de la classe, la plus populaire, la préférée), tandis que la poupée Noire était délaissée dans un coin de la chambre, souvent ensevelie sous un amas de linge sale.

Quand j’essayais de lui expliquer, avec douceur et un vocabulaire adapté, qu’elle ne devait pas rejeter la poupée noire puisqu’elle-même était Noire, quand je lui disais qu’il fallait qu’elle aime la poupée Noire autant que la poupée Blanche (si ce n’est plus, car celle-ci lui ressemblait quand même davantage) c’était encore pire !

Jouant alors avec la poupée Noire manifestement à contre-coeur et uniquement pour me faire plaisir, ma petite sœur faisait systématiquement d’elle, le cancre de la classe, celle qui était méchante, bête, fainéante, qui ne faisait jamais ses devoirs et finissait toujours fessée, punie et au coin...

Mes cheveux et moi : pas de haine…juste de l’incompréhension pendant longtemps…

Paradoxalement, je n’ai jamais détesté mes cheveux crépus.

Je n’ai jamais trouvé mes cheveux moches, ni enfant, ni ado, ni adulte.

C’est juste que, dès l’enfance, j’avais associé « cheveux crépus » à « cheveux compliqués » et « cheveux des Blanches » à « Meilleurs cheveux », « Beaux cheveux ».

Enfant, chaque fois que ma Mère ou mes tantes me faisaient asseoir pour me tresser, je savais que j’allais passer un sale moment :

  1. Je savais qu’il y aurait, au moins une trentaine de fois, ce bruit continuel – presque métallique – du peigne qui peine à passer avec fluidité dans mes cheveux crépus ET secs.

  2. Résultat : j’allais avoir mal.

  3. Et donc, crier plusieurs fois.

  4. Et rester longtemps assise, à subir un démêlage douloureux qui s’avérait toujours trop long, parce que c’était à chaque fois un combat féroce qui s’engageait entre mes cheveux, le peigne et la main de ma mère qui tenait le manche dudit peigne.

Une tragédie en 4 actes que j’avais intégrée, très jeune, comme étant un passage obligé pour toute personne ayant « le malheur d’avoir des cheveux crépus ».

Mais, pour autant, je n’étais pas en extase devant des cheveux défrisés non plus…

Quand ma mère me défrisait les cheveux, enfant, je me rendais bien compte que je gagnais un temps précieux au démêlage, que le peigne glissait dans mes cheveux sans le moindre accroc et avec une facilité déconcertante et surtout, surtout : je n’avais plus mal.

Mes cheveux n’étaient plus associés, alors, à la douleur (c’est ce qui me plaisait le plus dans le défrisage).

Mais, même avec mes yeux d’enfant, je voyais bien que le défrisage n’était pas une baguette magique qui rendait les cheveux magnifiques.

Je me souviens des jours où je voyais ma Mère, mes tantes, ou mes cousines, revenir du salon de coiffure, avec des plaies sur le cuir chevelu, résultat des brûlures causées par la crème défrisante.

Bien sûr, elles étaient dépitées.

Mais, cela ne les dissuadait pas de se re-défriser les cheveux encore et encore. C’était une routine immuable pour elles.

« Il faut souffrir pour être belle ».

Alors, avoir une plaie ici ou là sur le cuir chevelu, et des touffes de cheveux manquants parce qu’emportés avec l’eau de rinçage, c’était déplaisant, mais c’était les risques du jeu.

Elles n’en étaient pas choquées.

Et donc, l’enfant puis l’ado que j’étais, n’en était pas choquée non plus, pensant que c’était normal, que c’était un passage obligé pour les femmes voulant se débarrasser de leurs cheveux crépus.

Je m’apercevais même que le défrisage pouvait rendre les cheveux très laids !

Autour de moi, aucune des femmes ayant opté pour les cheveux défrisés n’avait une belle crinière ! Bien au contraire !

Les cheveux crépus, naturellement volumineux, laissaient place à des cheveux lisses, certes, mais ceux-ci devenaient très fins à long-terme, sans volume et cassants.

Parfois, certaines se retrouvaient avec une étrange couleur rouille du plus vilain effet.

Le défrisage et moi : une alliance de convenance…

Je défrisais mes cheveux par facilité et parce qu’autour de moi, les cheveux défrisés étaient – et sont toujours, d’ailleurs – considérés comme tellement plus simples à gérer que des cheveux crépus. Ils sont également perçus comme plus matures, plus sérieux, plus sophistiqués, plus féminins.

J’ai été défrisée la première fois à l’âge de 8 ans, je crois.

Je me souviens qu’au moment où ma mère fendait ma chevelure en plusieurs parts et y tartinait soigneusement la pâte chimique blanchâtre, j’étais euphorique, imaginant obtenir la magnifique chevelure lisse et noire de jais de Vanessa Huxtable dans le « Cosby Show » (mon personnage préféré dans la série !).

J’imaginais naïvement qu’avec des cheveux défrisés, j’allais pouvoir réaliser 10.000.000 de coiffures !

Et, surtout, surtout, j’étais convaincue que j’allais ENFIN avoir des cheveux qui volent au vent, comme les Blanches !

Mais, voyez-vous, à 8 ans comme à 20 et 21 ans (les deux autres fois où je suis repassée à la case défrisage), cela a toujours été ma grande déception avec mes cheveux défrisés : jamais ils n’ont volé au vent !

J’avais beau les répartir de chaque de côté de mon visage, rien à faire !

Je poussais le ridicule jusqu’à systématiquement placer ma face, côté vent, dès que je sentais la moindre brise. Toujours rien !

Jamais mes cheveux ne venaient se plaquer sur ma figure et m’obstruer la vue !

Résultat : je n’avais pas l’occasion d’expérimenter ce geste que font beaucoup de Blanches dans les films et les séries télé : passer la main dans leur épaisse et longue chevelure afin de se dégager le visage.

Ce geste m’avait fascinée, enfant, ado et jeune adulte.

Depuis toute petite, je rêvais de le reproduire.

Je n’ai jamais été amoureuse de mes cheveux défrisés. Ils étaient statiques…Et décevants !

La réconciliation !

Tout a commencé après ma rupture avec F-G, en 2004.

Nous avions rompu un nombre incalculable de fois pendant les 4 années que notre relation passionnelle et destructrice avait duré ; mais, comme soumis à une force malfaisante invisible, nous nous remettions ensemble les jours suivants. Pour mieux nous entretuer la semaine d’après.

Mais, cette fois-là, c’était différent parce que ses études finies et son diplôme d’ingénieur en poche, il retournait vers son pays natal. Tandis que moi, je restais bien évidemment en France. C’était l’occasion du siècle !

Épuisée par cette relation tumultueuse, j’ai accueilli cette rupture définitive avec soulagement.

Je me suis sentie tellement libérée, délivrée dès le premier jour de son départ que j’ai écouté de la musique, chanté, dansé toute la journée.

Ensuite, j’ai voulu un acte fort pour symboliser ma renaissance, ma nouvelle vie.

C’est là que l’idée de me couper les cheveux très courts m’est apparue.

Ça tombait bien : je n’étais pas encore allée refaire mon défrisage depuis 2 mois et mes racines (crépues, forcément) étaient déjà bien fournies.

Je savais qu’en coupant mes longeurs défrisés, il ne me resterait pas plus de 3 cm de cheveux sur le caillou.

Normalement, la fétichiste des cheveux longs que j’étais aurait dû paniquer. Étrangement, ce n’était pas le cas.

J’ai pris mon grand ciseau et PAF, PAF !

Connaître ses cheveux et les comprendre pour mieux les aimer

Je n’en avais rien à foutre de me demander si j’étais moche ou pas avec mes 3 cm de cheveux sur le crâne.

J’étais bien trop occupée à renouer le contact avec mes cheveux crépus, après des années à les planquer sous des perruques, à les dresser avec des tresses, à les emberlificoter avec des extensions capillaires et à les déformer avec des défrisants pour qu’ils soient raides, raides, raides.

Surtout, je me suis rendue compte que je les aimais, mes cheveux crépus.

J’aimais les toucher, j’aimais les regarder (une nouvelle obsession était née ! ).

Nous nous étions perdus de vue, mais nous allions nous retrouver – pour peu que je m’en donnasse la peine.

Je me refamiliarisais avec leur texture d’origine.

Je voulais apprendre à les connaître et savoir comment leur faire du bien, pour une fois !

J’ai eu beaucoup de chance : sur Internet, c’était l’émergence des sites, forums et blogs tenus par de brillantes jeunes afropéennes. Elles distillaient des trésors de conseils pour s’occuper avec succès de ses cheveux crépus.

* larme à l’œil en souvenir du forum « boucles et coton » *

Mon rapport aux cheveux des Blanches : où j’en suis aujourd’hui ?

Très clairement, je suis passée de l’idolâtrie de la chevelure caucasienne à une vision nettement plus réaliste – et saine – de celle-ci !

Une prise de recul par rapport aux magazines féminins que je lisais assidûment, le fait d’avoir désormais un œil plus critique concernant le concept crétin de canons de beauté, et surtout une bonne dose de remise en question personnelle m’ont fait réaliser que le cheveu caucasien n’est pas parfait !

La preuve : les problèmes de cheveux gras, ceux de racines décolorées, le recours à la coloration pour apporter couleur et brillance, la problématique du cheveu frisé/bouclé qui cherche sa brosse adéquate pour éviter les comparaisons moqueuses « bouclée/frisée comme un mouton », les cheveux fins et raides qui craignent le manque de volume, la crainte des cheveux électriques en plein hiver, la crainte de la pluie qui apporte son lot d’indésirables frisottis et de mèches indomptables.

En fait, aucun peuple n’a de meilleur cheveu ou de moins beau cheveu ; aucun peuple n’a des cheveux plus faciles à manier et d’autres des cheveux plus compliqués à gérer.

Aucun type de cheveu ne doit être mis sur un piédestal.

Aucun type de cheveu ne doit être dénigré et considéré comme un sous-cheveu.

Chaque type de cheveu a ses avantages et ses inconvénients.

Les brosses à cheveux et moi, la suite !

31 ans. L’âge où j’ai découvert que OUI, une femme Noire pouvait, elle aussi, se servir d’une brosse à cheveux sur ses cheveux crépus. Qu’être une femme Noire ne signifiait pas se cantonner au sempiternel peigne à dents larges jusqu’à ce que la mort nous sépare.

Et cette fameuse brosse compatible avec les cheveux crépus, c’est la TANGLE TEEZER, la célèbre brosse à cheveux ronde, sans manche, à picots et qui existe dans dix millions de couleurs.

Et là, je vous entends me demander : « Formidable ! En début d’article, tu nous as parlé de ton complexe de la brosse à cheveux et de ta poupée Kitty.Alors, quel effet ça t’a fait de te brosser les cheveux ? »

La réponse est…RIEN DU TOUT !

Eh oui, ironie du sort pour l’obsédée de la brosse à cheveux que j’étais, j’ai utilisé la mienne de façon vraiment ponctuelle. Parce que, passés les premiers moments d’excitation – limite orgasmique – pendant lesquels je l’ai passée lentement/ doucement/ langoureusement/ amoureusement/ superbement dans mon nuage de cheveux crépus, j’ai finalement réalisé que je préférais mille fois mieux démêler ma chevelure…avec mes doigts !

Vers une nouvelle évolution capillaire !

Aujourd’hui, je suis passée à autre chose : au revoir l’afro, bonjour les dreadlocks !

J’en rêvais depuis une quinzaine d’années.

J’hésitais à franchir le pas :

  • Parce que ma famille trouve que les dreadlocks, ça fait sale.

  • Parce que certains esprits étroits associent bêtement « dreadlocks » à « fumeur de joint » -et donc « drogué » – et j’avais pas envie de ce regard crétin sur moi.

  • Parce que porter des dreadlocks peuvent te fermer des portes!Encore une fois à cause de gens bêtes qui ont des préjugés et qui pensent que porter cette coiffure n’est pas gage de fiabilité, de respect ou de maturité ( avouez que l’on voit rarement des avocat.e.s, des ministres, des commerciaux/les, des agent.e.s immobilier.e.s, des politiques, des notaires, des directrices ou des banquier.e.s avec des dreadlocks !).

  • Parce que je craignais le côté définitif de la chose (les dreadlocks, ça ne se défait pas ; quand t’en as marre, la seule option est de tout raser ! ).

En 2017, j’ai donné un coup de pied à tous ces freins qui me retenaient.

J’ai ma vision personnelle de ce style capillaire, loin des symboles, de l’imaginaire rastafari, de l’image militante « Black power ! » ou des clichés que les gens peuvent projeter sur cette coiffure.

Ce que j’aime par-dessus tout dans les dreadlocks, c’est qu’à n’importe quel stade, que ce soit au début de leur formation (la fameuse étape « bébés locks ») ou même quand les locks sont plus matures, les anciens cheveux se mêlent aux cheveux plus récents, et les deux s’entrelacent pour construire une coiffure qui sera en perpétuelle évolution, les années passant.

J’aime ce côté passé-présent-futur, puissamment liés.

J’aime l’idée que je porte sur ma tête – littéralement – mon passé et mon présent.

Et, bizarrement, depuis que j’ai des locks, je me sens plus en paix avec mon passé, comme une réconciliation – alors qu’auparavant, j’avais fréquemment des frissons de dégoût en repensant à certains moments de ma vie.

C’est comme si j’avais intégré physiquement l’idée que le passé m’a, non seulement, aidée à forger ma personnalité actuelle, mais qu’il m’a aussi aidée à construire mon présent et qu’il participe à la fabrication de mon futur. Comme un système de vases communicants.

Arborer mes dreadlocks me rappelle que je ne peux pas faire table rase de mon passé, faire comme s’il n’avait jamais existé. Mais, qu’au contraire, je peux me réconcilier avec lui, l’embrasser, le laisser être mes racines.

Aujourd’hui, je peux le dire, je peux l’écrire, je peux même le chanter : pour la première fois de ma vie, je suis en complète harmonie avec mes cheveux et mon style capillaire.

C’est exactement comme si je m’étais enfin trouvée.

PS : sur les conseils de ma coiffeuse, je brosse mes locks tous les matins et tous les soirs pour éviter que la poussière ne s’y incruste. Cette histoire de brosse à cheveux me poursuit ! Et la boucle est bouclée, haha !

Ce texte vous a été concocté avec passion par Liberty Riveter.

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