Mes tétons sont visibles, et alors ?

« Hé, Liberty ! Tu sais qu’on voit vachement tes tétons sous ton pull ? » (une collègue)

« Ha ha ha ! Regarde ! Tes tétons ! » + rires gras (un collègue)

« T’as les seins qui pointent ! » (une autre collègue)

« En fait, tu ne portes pas de soutien-gorge ?? Si ? Ah bon ? Vu la façon dont on voit si bien les tétons, j’aurais juré que non, hein ! » (encore une autre collègue)

« Tiens, tu as oublié de mettre ton soutif aujourd’hui ! Ah, tu l’as ? Eh ben, on dirait pas ! Faut changer de soutien-gorge, alors… » (oui, oui, oui, encore et toujours une collègue)

« Tu sais, les hommes, ils aiment bien regarder les seins des femmes. Alors, quand en plus, les tétons sont visibles, ouh là là! C’est la fête ! À ta place, je mettrais un soutien-gorge rembourré. Comme ça, au moins, plus de problèmes de tétons qui se voient ! » (une collègue, encore encore encore).

Je vous épargne le moment choquant où une ancienne collègue, venue rendre visite, m’a pincé les tétons… histoire de bien me faire comprendre qu’il fallait trouver une solution à ces tétons qu’elle ne saurait voir.

Madame étant voilée et musulmane archaïque, elle était visiblement dans une philosophie de dissimulation du corps féminin.

Ah, j’ai failli oublier deux collègues femmes (deux femmes sympathiques, intelligentes, rigolotes et que j’apprécie, au demeurant) qui mettaient carrément la main au panier – si je puis dire -, estimant sans doute que parce qu’elles sont femmes, le geste est dénué de toute connotation d’agression sexuelle et

ne peut pas être considéré comme choquant ou intrusif.

Spoiler alert : toucher ou pincer les tétons d’autrui sans son consentement est choquant, intrusif et est caractéristique d’une agression sexuelle.

Non mais !

Le pire, c’est qu’à chaque fois, j’ai été incapable de me défendre, incapable de les rabrouer, incapable de les sermonner, incapable de faire preuve de pédagogie en leur expliquant la brutalité de leur acte.

À chaque fois, j’étais prise par surprise… et sonnée… et frappée de stupeur… et incapable du moindre trait d’esprit, de la moindre répartie qui fait mouche !

La honte !

Mais pourtant, ce n’était pas à moi d’avoir honte !

Abasourdie, j’étais à la vue de ces femmes qui étaient les premières à critiquer, porter un jugement et – pire ! – à encourager une femme à cacher une partie de son corps ! Une partie absolument naturelle qui plus est !

Consternée, j’étais devant ces femmes qui cautionnaient les pires attitudes machistes, en provoquant la honte chez les autres femmes et en véhiculant le honteux système du « Cachez ce corps que je ne saurais voir ».

Le pire, c’est que c’est en les écoutant que j’ai réalisé que j’avais vraiment des tétons.

Non pas que je sois débile et que je n’avais pas compris que les tétons étaient la petite cerise noire sur le gâteau de mon sein.

Ce que je veux dire, c’est qu’à force d’entendre ces autres femmes pointer mes tétons, je me suis mise à les examiner attentivement… Alors que jusque là, je ne leur avais jamais prêté attention, je ne m’étais jamais interrogée sur leur forme, leur taille. Et là, maintenant, que je les fixais plusieurs fois par jour dans le miroir, maintenant que je leur consacrais une attention soutenue et exagérée, l’évidence me sautait aux yeux, me brûlait la rétine :

  1. Oui, j’avais les tétons visibles sous presque tous mes vêtements (comment ne m’en étais-je jamais rendu compte plus tôt ? Comment avais-je pu vivre jusqu’en 2017 sans m’en apercevoir ? )
  2. J’avais les tétons bouffis. Et à bien y regarder, ils me faisaient l’effet d’être aussi volumineux qu’une bille (comment se faisait-il que je ne le découvrais qu’à 35 ans ?!)

Évidemment, la machine à complexes diabolique s’est mise en place ; la sarabande infernale tournoyait dans ma tête, rythmait méchamment mes journées. Merci les gens, merci surtout les femmes.

J’étais devenue obsédée par mes tétons, je regardais 1000000000 fois ma poitrine couverte dans la glace avant de sortir, je ne voulais plus porter que les quelques mêmes vêtements dont les imprimés masquaient mon buste.

Et comme si cela ne suffisait pas, je marchais la tête rentrée dans les épaules, yeux baissés, buste en retrait, comme si j’essayais de cacher ma poitrine et surtout : comme si j’essayais de me faire disparaître, moi toute entière.

Quelque chose que je ne voyais pas auparavant, était, désormais devenu le centre de mes pensées et de mon attention.

Je fouillais les magasins, passais des heures sur internet à la recherche de cache-tétons. Tout ça pour me rendre compte de deux choses :

      • Primo : Visiblement, le cache-téton était un accessoire sensuel, si ce n’est érotique. J’ignorais qu’il en existait d’autant de formes (cœur, sparadrap, fleur, étoile), dans autant de matières (en cuir, en dentelle, en silicone, en plumes, en strass, en perles, avec des paillettes) et dans toutes les couleurs possibles et imaginables.
      • Deuxio : vu la pléthore d’offres de cache-tétons existant en couleur chair et la quasi-absence de cache-tétons destinées aux peaux noires, j’ai douloureusement compris que les fabricants n’ont pas pas daigné penser aux femmes non-Blanches. Comme d’habitude, en fait.

Car oui, j’ai écumé le Net et les boutiques. Tout ceci s’est soldé par un retentissant échec. Les seuls cache-tétons supposés destinés aux peaux foncées, comme il était indiqué, étaient tout simplement abominables ! Aussi épais que les coussinets d’un chien ! Pour la discrétion, on repassera ! Dois-je rappeler que le but premier d’un cache-téton est avant tout d’assurer… une certaine invisibilité et non pas de klaxonner : « Ping-pong ping-pong matez mes énormes tétons ! »

 

De guerre lasse, j’ai envisagé l’option « porter à nouveau des soutiens-gorge rembourrés ». Après tout, à l’époque où j’en portais, l’épaisseur des rembourrages aidant, je n’avais aucun commentaire sur les tétons et j’étais tranquille.

Oui, mais…

De un : franchement, je n’avais pas besoin de soutien-gorge rembourrés, Mère Nature ayant déjà été plus que généreuse avec moi en me dotant d’un opulent 95D.

De deux : la raison pour laquelle j’étais devenue adepte des soutiens-gorge sans armature, sans rembourrage, sans coques, sans push-up, c’était précisément parce que j’étais à la recherche de plus de naturel dans ma vie et dans mon apparence : fini le maquillage, fini les tissages-extensions capillaires et autres perruques, fini les épilations machinales… et donc, fini les soutiens-gorges qui augmentent le volume des seins, ou qui les remontent, ou qui les galbent.

Je voulais du na-tu-rel !

Après des années à me détester, à me trouver tous les défauts physiques et moraux possibles, à être ma pire ennemie en somme, je voulais enfin être le plus proche possible de mon apparence, je ne voulais plus d’artifices. Je voulais juste m’accepter telle que je suis.

D’ailleurs, avant que mes tétons ne génèrent autant de commentaires et de visibilité, je caressais le projet excitant de passer au no-bra.

Et voilà que les autres me faisaient douter… J’allais peut-être devoir renoncer à mon beau projet d’une poitrine libre et fière…

Et c’est précisément au moment où j’ai constaté que je gaspillais une énergie folle à me convaincre d’éteindre mes envies afin de coller aux desiderata sexistes des autres, qu’une colère sourde a pris racine en moi.

Non, je n’allais pas repasser au port des soutiens-gorge bien épais.

Non, je n’allais m’auto-persuader que c’était judicieux d’en porter.

Non, je n’allais pas faire passer la bêtise des autres avant mes envies saines et mes besoins légitimes à moi !

Ma hotte à complexes était déjà bien pleine, je ployais sous son poids. Je n’allais sûrement pas laisser les autres continuer à la charger pour qu’elle continue à m’écraser et m’empêcher de vivre pleinement ma vie. Non, je n’allais pas me rajouter un énième défaut physique. Non, je n’allais pas subir le complexe des tétons.

Non, la guerre des tétons n’aurait pas lieu.

Pour une fois, les autres allaient devoir faire avec mes envies, mes opinions, ma liberté d’être et ce qui me faisait du bien à moi !

Et puis, merde alors ! J’étais une féministe en carton ou quoi ?

J’avais une langue : il était temps que je commence à m’en servir !

C’est ainsi qu’a émergé un nouveau moi : une femme qui répondait du tac au tac.

Une collègue : « Tu sais qu’on voit tes tétons ? »

Moi : « Oui, je sais. Après, si ça gêne les gens, ils n’ont qu’à ne pas regarder. Moi, je vais pas cacher un truc qui est aussi naturel qu’une paire d’yeux ou un nez, tu vois ! »

Et toc !

Une autre collègue : « On voit tes tétons. »

Moi : «  Oh, tu sais, toutes les femmes en ont. Même ta Maman et ta grand-mère. C’est une partie naturelle du corps de la femme, alors, souffle, respire :il ne faut pas s’étonner comme ça de l’existence des tétons.»

Cassé !

Une connaissance : « Euh…Tous tes tétons sont dehors ! »

Moi : «  Et moi, je vois tellement bien les marques de ton soutif au point que je pourrais même les dessiner. Euh…Tu comptes faire quelque chose contre ces marques extraordinaires visibles ? »

Oooooooh casséééééééééé !

Une connaissance : « Mais, ça excite les hommes de voir les tétons… ! Après, ils vont t’emmerder dans la rue ! »

Moi : « Ecoute : c’est très grave ce que tu es en train d’insinuer là. Conseiller aux femmes de se protéger du regard masculin, ça revient à sous-entendre que la tenue vestimentaire féminine provoque et est responsable des comportements déviants et criminels de certains hommes. Ce n’est pas aux femmes de cacher leurs corps pour se protéger d’hommes bêtes et vicieux ! Idem, ce n’est pas aux femmes d’endosser la responsabilité des perversions des sales types ! C’est quoi, la suite, après ? Ne plus porter de pantalons, de robes, de jupes ? Ne plus se maquiller, se coiffer au risque d’exciter ? Porter le voile intégral ? »

Et bam !

Un collègue : «  Hihihi, je vois tes tétons ! »

Moi, en désignant de l’index la zone stratégique de son pantalon : « Hihihi, je vois ton entrejambe ! »

Rabattu, son vilain caquet puant !

Un autre mec : « Tu sais qu’on voit tes tétons ? »

Moi, en souriant : «  Tu sais qu’il y a un renflement pile au niveau de la fermeture éclair de ton pantalon ? Tu remarqueras que, pourtant, je ne te fais aucune remarque puisque c’est naturel, que chez un homme, il y ait une mini-bosse à cette partie-là de son anatomie. Je n’attends pas de toi que tu portes un kilt ou je sais pas quoi, pour protéger mes saints yeux. C’est ça, l’intelligence. Prends-en de la graine ! »

Le visage du mec est passé par toutes les nuances de rouge avant de se fixer sur la couleur rouge écrevisse.

Alors oui, mes tétons sont visibles, et alors ? La personne qui s’estime gênée à leur vue, n’a qu’à baisser les yeux. Car moi, désormais, je marche tête haute, tétons droits devant.

Ce texte vous a été concocté avec passion par Liberty Riveter.

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