Mon Papa est mort

Je ne me voyais pas revenir en postant un article tout foufou sur mon blog comme si de rien n’était, comme si mon monde ne s’était pas effondré tout entier.

Il y a un avant et un après 25 mai.

Plus rien n’a de saveur dans ma vie.

Tout me parait vide.

D’ailleurs, j’ai fait le vide dans mon répertoire téléphonique, dans ma messagerie de téléphone, dans les abonnements Instagram, j’ai jeté toute ma vaisselle ébréchée ( #feng shui style).

La quête du sens par le vide.

Mon Papa est mort le samedi 25 mai 2019, tard dans la soirée.

Embolie pulmonaire.

Terrassé en moins de 30 minutes.

Il avait passé une soirée agréable et tranquille à la maison, en compagnie de Maman et de leurs amis.

Il vivrait en France, il aurait peut-être pu être sauvé.

Mais dans un pays du Tiers-Monde, comme le Cameroun, où il n’y a pas de pompiers, tu as largement le temps de mourir mille fois, même si c’était évitable.

Depuis des semaines, je n’arrête pas de me demander si j’aurais pu faire quelque chose pour empêcher ce drame. Je sais pas, moi : avoir des rêves prémonitoires, interpréter des signes surnaturels.

La veille de la mort de Papa, je me promenais au Jardin des Plantes et un groupe de corbeaux a croassé longuement. Était-ce un signe de mauvais augure que je n’ai pas su interpréter ? Et que si j’avais prêté attention, j’aurais pu agir et sauver mon père ?

Est-ce que je paie le prix fort pour avoir été mieux dans ma peau et un peu plus épanouie que d’habitude durant tout le mois d’avril ?

Est-ce que le fait d’avoir été un peu heureuse en mars-avril a provoqué la mort de mon Père ?

 

***

Ma vie est foutue.

Plus rien ne sera plus jamais pareil.

Je me suis levée le samedi 25 mai 2019 normale et contente, ça faisait quelques semaines que j’avais le sentiment d’aller bien, d’avancer dans ma vie, j’avais décidé d’arrêter d’aller chez la psy.

Et puis ça.

Juste au moment où je commençais à aller bien.

Juste au moment où je commençais à apprécier ma vie.

Pourquoi à ce moment-là ?

Pourquoi mon Papa ?

Pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi ???????????????????????????????????????????????????????????????????????????????

Je guette les signes que Papa pourrait m’envoyer depuis le ciel. J’ai envie d’y croire et j’y crois d’ailleurs.

Exemple : sur le petit chemin arboré que j’arpente 5 fois par semaine avant d’aller au travail, j’ai trouvé ceci en plein milieu du sentier :

Comme si cette rose en pomme de pin m’attendait.

Sachant qu’en plus, je collectionne les pommes de pin… et que mon prénom dans la vraie vie est un dérivé du prénom Rose. J’en suis intimement persuadée : c’est un signe de mon Papa.

Et puis, autre chose : cette semaine, j’ai vu deux arcs-en-ciel !

Deux !!

Ça faisait bien 20 ans que je n’en avais pas vu un seul !

***

Je marche dans la rue et je regarde les passants, je m’assois dans le RER et j’observe les gens à la dérobée. Toujours cette même question dans le ciboulot : « Et les autres ? Qui a aussi perdu son Papa ? »

Des fois, je me dis que je n’ai plus de Papa et je sens que mes genoux faiblissent, je vais tomber et je ne pourrai plus jamais me relever.

Des fois, je me dis que j’ai toujours un Papa, c’est juste que je ne peux plus le voir physiquement.

***

Je suis triste parce que Papa a toujours rêvé de vivre vieux.

Je suis triste parce qu’il s’est vu mourir.

Je suis triste parce que j’ai peur qu’il ait eu peur pendant ses quelques minutes de calvaire où il n’arrivait plus à respirer et où il essayait de prier.

Ma vie est foutue.

J’aurais tellement aimé mourir à sa place.

Enfant, c’était ma plus grande peur de perdre mes parents. D’autant que dans chaque classe, à l’école élémentaire, il y avait toujours un ou deux orphelin.es. Dès l’âge de 8 ans, lorsque j’ai réellement pris conscience du caractère définitif et irréversible de la mort, je répétais à qui voulait l’entendre que je préférais mourir avant mes parents, tant la perspective de vivre sans l’un des deux me paraissait d’une douleur insoutenable.

Adolescente, puis jeune adulte, cette peur indescriptible était toujours fichée dans un coin de ma tête. Et, à chacun de mes anniversaires – et même plusieurs fois dans l’année – , je pensais à l’âge de mes parents et je me rongeais d’inquiétude. Quand mes parents ont eu chacun 40 ans, j’étais infiniment triste, tant je craignais de les voir vieillir. Quand ils ont eu 50 ans, c’était encore bien bien pire.

Et puis, peu à peu, en vieillissant moi-même et en développant de plus en plus de signes d’anxiété chronique du fait de mon hypersensibilité – et surtout liés à mon activité professionnelle -, j’ai fini par étouffer cette terreur sous diverses couvertures : « De nos jours, on est jeune très longtemps. C’est seulement à 80 ans qu’on est vraiment vieux. Papa et Maman sont encore loin de cet âge. », « Non, il ne faut pas que je pense que Papa et Maman peuvent mourir, j’y penserai seulement dans 10 ou 15 ans. On a encore le temps. »

On croit toujours qu’on a le temps. Surtout quand il n’ y a pas de signes annonciateurs d’un possible drame.

Le corbeau que j’ai photographié innocemment et de façon totalement insouciante, le vendredi 24 mai. La veille de la mort de mon Papa. Ce vendredi matin-là, je me souviens qu’un groupe de corbeaux  coassaient bruyamment. Je me souviens que, confrontée à ce vacarme, une pensée troublante a traversé mon esprit : et si c’était annonciateur d’un mauvais présage ? (j’ai toujours eu un côté superstitieux) ? Mais très vite, j’ai chassé cette pensée en me disant qu’il y avait toujours beaucoup de corbeaux au Jardin des Plantes et que peut-être, je me montais la tête… Aujourd’hui, je me demande si j’aurais dû écouter mon intuition et faire quelque chose. Quoi ? Je ne sais pas. Mais faire quelque chose.

***

L’autre jour, j’ai tapé complètement par hasard son nom dans Google. Et je suis tombé sur sa page Linkedin. Je savais même pas qu’il savait que Linkedin existait.

Il avait rédigé son profil dans le style simple et efficace qui était sa marque de fabrique.

Je suis restée là, à regarder longuement sa photo. Et les photos des immeubles qu’il avait mises en ligne. Il était un brillant architecte, mon Papa.

Il n’aura même pas profité de sa retraite. Il n’est parti à la retraite qu’en janvier 2015. Il meurt le 25 mai 2019 à seulement 65 ans. Trop jeune. Trop injuste. Trop brutal. Trop insensé.

Il n’aura même pas profité longtemps de sa maison de campagne, à laquelle il avait consacré tant d’énergie, de temps, d’argent. Il était si fier de cette maison ! Il me bombardait de photos à chaque étape de sa construction.

***

J’ai comme une envie d’écrire son nom partout, pour que tout le monde sache qu’il a existé, et qu’il existe pour toujours dans mon cœur.

Écrasée par mon chagrin, je marche comme un zombie dans les rues, mon œil avisant toutes les personnes âgées qui croisent ma route. Avant, je ne les voyais pas autant, maintenant je ne vois plus qu’elles. Et, je pense à mon Père, qui n’aura pas eu la chance d’arriver à ce grand âge.

Happée par ma douleur, je deviens hermétique aux malheurs des autres. Avant le 25 mai, voir des êtres humains clochardisés, couchés dans des couettes crasseuses dans la rue, alcoolisés dès le matin, vivre dans des conditions dégradées et dégradantes me serraient le cœur. Désormais, dès que je vois une personne alcoolisée, mon cœur se serre de colère, mes yeux se plissent. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que cette personne gaspille sa santé et ses années de vie… et que mon Père et d’autres, eux, en auraient bien eu besoin, de ces années de plus à vivre.

Je deviens égoïste et intolérante. Faut que j’arrête. Faut que je me ressaisisse.

Mon Père n’aimerait pas me voir virer fille aigrie, cynique et cruelle.

Feuilles que j’ai ramassées sous un arbre, dans mon quartier, une semaine et un jour après la mort de mon Papa.

***

Mon statut a changé.

Je suis désormais une orpheline.

Quand je scrolle sur Instagram, sur Twitter, que je consulte mes mails et mon courrier, que je tombe sur de vieux tickets de caisse, à chaque fois, le même réflexe à présent : je fais attention aux dates.

Avant le 25 mai : époque d’insouciance et d’innocence.

Après le 25 mai : quand ma vie a basculé.

Quand je fais les courses, quand je marche dans la rue, je me demande si les autres autour de moi sont eux aussi orphelins ou pas.

Surtout, je repense beaucoup au jour d’avant. Le vendredi 24 mai. Ce jour-là, j’ai fait de grosses courses au magasin bio, il faisait beau, j’avais passé une chouette journée et je me sentais bien. Je ne savais pas encore que 24 heures après, ma vie changerait. Et pas en bien.

***

Mes nuits sont ponctuées de réveils où l’espace de quelques secondes, je crois que mon Père est toujours vivant et que toute cette histoire de mort n’était qu’un cauchemar. Mais, la tristesse qui jaillit très vite de mon cœur, se répand ensuite très vite dans tout mon être… et je me rappelle alors que tout ça n’est pas un cauchemar.

Papa n’est plus là. Pour de vrai. Et je pourrai fermer les yeux aussi fort que je peux, et autant de fois que je le veux et les rouvrir ensuite, l’espoir plein le cœur… la réalité sera toujours là. Atroce dans toute sa laideur.

Les souvenirs d’enfance affluent à la surface. Les images de lui me traversent inlassablement.

Ce qui me transperce le cœur, en vrac : Papa ne m’aura pas vu trouver un épanouissement professionnel (il ne m’aura connue que comme la fille instable et perdue qui change de boulot tout le temps), il ne va jamais me voir me marier, il ne va jamais me voir être enceinte, il ne va jamais me voir devenir maman, il ne va jamais voir mon enfant.

Ou alors, il me verra, oui. Depuis le ciel, tout là-haut, à la droite de Dieu le Père.

Mais, moi, je ne pourrai pas le toucher ni discuter avec lui en chair et en os.

C’est mon Papa qui m’a transmis le virus de la lecture (lui qui lisait très peu – hormis la Bible – mais qui voulait que j’aie la passion des livres). Et de la lecture a découlé ensuite ma plus grande passion : l’écriture. Et mon plus grand rêve aussi : être écrivaine, publier des livres.

Jamais, je ne pourrai annoncer fièrement à mon Père : « Papa, je vais être publiée ».

Jamais, je ne pourrai lui tendre amoureusement mon livre et voir ses yeux briller de fierté.

Lui, qui depuis l’enfance, me soutient indéfectiblement dans mon rêve d’être écrivaine.

Je suis d’autant plus motivée pour le faire publier, ce premier livre. Et le lui dédier.

Ça n’aura pas la même saveur, je le sais. Et peut-être que ça n’aura même pas de saveur du tout… car comment profiter d’un rêve qui s’accomplit lorsque la personne avec qui vous vouliez le plus la partager n’est plus là ?

Il paraît que le temps panse les blessures. J’ai rencontré trois orphelines qui me l’ont confirmé. J’ai hâte d’être déjà à l’année prochaine pour moins souffrir. J’aimerais me coucher, m’endormir et ne me réveiller que dans 2 ans (mais quitte à choisir et avoir une influence sur le temps, je préférerais le remonter).

Il faut que que je transforme ce drame en tournant positif dans ma vie.

Pour le moment, tout est encore tout flou, tout est encore trop récent.

je me sens comme dans un cyclone où je suis ballottée violemment et où j’essaie de m’accrocher à n’importe quel élément stable pour ne pas être emportée dans les profondeurs du néant. Mais, il va falloir que la mort de mon Père me donne des ailes pour profiter à fond de ma vie et être heureuse tout simplement.

Pour que je trouve un sens à cette mort prématurée.

Et pour pas qu’il soit mort pour rien.

 

À ce jour, le texte le plus dur que j’aie eu à écrire de toute ma vie…

2 Commentaires

Exprimez-vous !

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.