Vouloir réaliser nos rêves est-il dangereux pour notre santé mentale ? (comment mes échecs ont failli me détruire et ce que j’en ai appris)

A 15 ans, j’étais destinée à être une future star.

A 27 ans, j’étais chômeuse, dépressive, agoraphobe avec des pensées suicidaires.

C’est fou, hein ?

Vous êtes en train de vous demander ce qui a bien pu se passer.

Réponse : rien d’extraordinaire ! J’avais des rêves, je me suis battue de toutes mes forces pour les réaliser, j’ai échoué, je ne l’ai pas supporté.

Mon histoire peut paraître complètement dingue et pourtant, quand j’observe le fonctionnement actuel de notre société, j’ai de plus en plus la certitude que ce que j’ai vécu va bientôt être d’une incroyable banalité.

J’ai bien peur que beaucoup de gens deviendront de plus en plus fragiles et tomberont malades au sens littéral du terme, tout ca parce qu’ils n’auront pas réalisé leurs rêves.

Vous ne me croyez pas ?

Ah bon, vraiment ?

Regardez autour de vous. Ouvrez grand les yeux.

Nous sommes noyées jusqu’au cou par notre époque qui valorise le volontarisme à outrance ( « Quand on veut, on peut ! À condition de vraiment le vouloir, sinon on ne pourra pas ! », « Si tu n’as pas encore réussi, c’est que tu ne t’en es pas donné les moyens »)

Nous sommes inondées de milliers de « quote of the day » et autres mantras qui passent quotidiennement devant nos yeux sur les réseaux sociaux. Messages tous plus motivants les uns que les autres ( « Just do it », « Pour réussir, il faut sortir de sa zone de confort », «  you are better than unicorns and sparkles combined », «  Ne jamais baisser les bras »), « Tout est possible à qui rêve, ose et n’abandonne jamais »)

Nous sommes enivrées par l’air de la culture start-up  (« Tout le monde peut être son propre chef ! Tout le monde peut monter sa boîte ! Tout le monde peut être auto-entrepreneur ». Le tout, avec force hashtags stimulants : #selfmade, #selfmadewoman).

Nous sommes injectées à la croyance que « tout est possible », que chacune peut réaliser SES rêves («  Crois en toi, passe à l’action », « You can have it ALL ! »).

Nous sommes nourries aux success stories des entrepreneuses ayant fait leur trou avec brio ( « Girlboss »).

Nous sommes gavées du mot « Inspiration » et de son épithète «  Inspirant », galvaudés partout jusqu’au dégoût ( de la nourriture à la déco, en passant par les personnes et les métiers).

D’ailleurs, nous sommes encouragées à liker/suivre le chemin /admirer/s’inspirer de personnes adoubées « Inspirantes »

Nous sommes désignées comme étant « La Génération qui ose ».

Nous sommes biberonnées à la pensée fallacieuse que tout est sous notre contrôle, qu’absolument tout dépend de nous et de notre volonté.

Nous sommes hypnotisées par les slogans publicitaires des grosses marques, ayant elles aussi repris à leur compte toute l’imagerie du volontarisme (« Just do it »,  « Recommence, recommence encore jusqu’à ce que tu réussisses », « N’abandonne jamais »).

Vous le voyez bien.

Il est, de plus en plus, ancré dans nos crânes que le succès est une étape immanquable, une certitude, – un dû, même.

Dans ces conditions, oui, ne pas atteindre ses objectifs, ne pas réaliser ses rêves pourraient rendre malade. Littéralement.

Madame sans Tabous_Mouette Saint-Malo

Culture de la gagne partout, dédramatisation de l’échec nulle part !

Parce que l’échec est devenu inenvisageable à notre époque, si par malheur, tu échoues à réaliser ton rêve, c’est que tu ne t’en es pas assez donné les moyens, va-t-on te balancer.

En gros, tu es coupable de tes échecs.

Ouais, ouais.

D’ailleurs, aujourd’hui, quand tu montes un projet, envisager ne serait-ce qu’une seule seconde qu’il puisse échouer, être prudente et anticiper un plan B, c’est s’exposer à ce que la majorité des gens te fasse bien comprendre que tu ne veux pas réussir…parce que, bah, si tu voulais réellement réussir, tu ne penserais même pas à un potentiel échec, hein.

Envisager l’échec est donc perçu comme : un déficit de volonté ; un manque d’envie ; l’absence d’un mental solide ; une marque de faiblesse ; une incapacité à pratiquer efficacement la technique de la visualisation ; une preuve que tu n’as pas (suffisamment) cru en toi ; une tendance à reculer au moindre obstacle ; une incapacité à encaisser les chocs et les coups durs ; une incapacité à faire des changements pour améliorer une situation tendue ; une renonciation à faire des efforts ; une incapacité à prendre des risques.

Flippant, non ?

Madame Sans Tabous_Port de l'Arsenal

Quid du facteur chance ?

Perso, je suis d’avis qu’il y a une part de chance derrière la réussite de chaque projet.

Je suis d’avis que le talent ne suffit pas pour réussir.

Je pense même que travailler dur ne garantit pas la réussite d’un projet.

Non, ne me faîtes pas dire ce que je n’ai pas dit : en aucun cas, je ne suis en train de dire : «  Les filles, ne bossez pas sur votre projet. Ca sert à rien. Comptez uniquement sur la chance ! ».

Bien sûr que non. Je ne suis pas débile.

Travailler sans relâche est un accélérateur de réussite, un facilitateur de succès à venir. Mais – et ça je n’en démords pas et ne n’en démordrai jamais ! – : la chance est un facteur-clé.

La chance est l’épice magique qui va faire la différence, exactement de la même façon que la poudre à lever permet à la pâte d’un gâteau de gonfler et que les engrais naturels sont une aide précieuse pour permettre à un sol d’être fertile.

Monter un brillant projet, c’est bien. Encore faut-il avoir la chance de rencontrer ET de côtoyer la ou les bonne(s) personne(s). La chance que votre projet débarque à un moment propice. La chance que les gens soient réceptifs au projet que vous proposez.

Mais, à notre époque clairement control freak, dire qu’on compte sur une part de chance est mal vu. Ca fait pas winner, ça fait pas «  personne qui croit à son projet », ça fait pas « personne qui a bossé sur son projet ».

Pourtant, négliger le facteur chance et penser que tout est sous notre contrôle, expose à de graves désillusions si tout ne se passe pas conformément à nos attentes.

Parce que la vérité – et ça tout le monde a très envie de l’oublier -, c’est qu’on ne contrôle jamais totalement SA vie et encore moins LA vie.

On peut juste essayer de donner une direction à sa vie, on peut essayer de faire son maximum pour que les choses aillent dans la direction voulue.

Mais on n’est jamais totalement Maîtresse des événements.

Madame Sans Tabous _Givre

Les 2 gros risques que vous encourez si vous n’envisagez pas de plan B (aka une infime possibilité d’échec de votre projet)

Gros risque n°1:

Vous serez rongée par un profond sentiment d’injustice, tellement vous ne comprendrez pas pourquoi « tous les autres réussissent sauf moi ».

A cela s’ajoutera l’amertume, le désespoir, l’aigreur, la jalousie envers ces fameux « autres qui ont réussi ».

Si vous ne faîtes pas gaffe, vous pourrez même basculer dans la médisance. Vous critiquerez férocement – et injustement, faut dire ce qui est… -, les personnes qui ont réussi, car vous serez persuadée qu’elles ne méritent pas leur statut. Vous penserez qu’elles ont volé « VOTRE » place parce que, direz-vous, elles sont nettement moins talentueuses que vous et pourtant, elles ont réussi à se faire un nom.

Or, la vérité, c’est que : « Chacun sa vie, chacun son chemin ! Chacun ses rêves, chacun son destin ! », comme le chantait si justement Tonton David.

J’ai jamais compris les gens qui disent que X vole la place de Y, parce que moins doué, moins ceci, moins cela.

C’est vrai, je le reconnais : il m’est arrivé de feuiller certains magazines féminins et d’être profondément exaspérée en constatant que des papiers fades étaient publiés mois après mois après mois. Et là, je m’écriais : « Mais putaiiiin !! C’est quoi, cette merde ?! Je suis sûre que si ces fichues rédactrices-en-chef me donnaient une chance, j’écrirais des articles passionnants, moi ! Le genre d’articles plein de caractère qui feraient BOOM auprès des lectrices. On verra si après ça, les ventes du magazine en question ne grimperont pas ! Même que je vais relever le niveau de la presse féminine, moi ! ».

Pour autant, je ne cours pas déverser mon flot de rage sur les comptes twitter de ces mêmes magazines.

Oui, il m’arrive de ne pas comprendre le succès de certaines blogueuses.

Mais, aller troller leurs blogs via les commentaires ? Certainement pas !

Quel intérêt d’aller les dénigrer, les insulter, les harceler parce qu’elles ont réussi là où ( pour l’instant), je n’ai pas encore réussi (ou même franchement échoué) ? Toute énergie négative envoyée à autrui ne fait que dégrader un peu plus l’image que vous avez de vous-même…

Et d’ailleurs, en quoi le succès d’autrui diminuerait-il un potentiel futur succès de notre part ?

En quoi sa réussite affecte-t-elle notre vie ?

En quoi sa bonne fortune ruine-t-elle nos espoirs, nos envies, nos projets ?

En rien, en réalité !

Et de ça, il faut vraiment vraiment vraiment vraiment en être consciente.

Madame sans Tabous_Coccinelle

Gros risque n°2 :

Burn out. Dépression.

Oui, les mots sont lâchés.

A se comparer sans cesse aux personnes qui, elles, ont réussi professionnellement (et ont la vie que vous voulez avoir), vous serez déçue de votre propre vie. Au point d’en perdre votre joie de vivre.

A force de questionnements incessants sur le sens de votre vie, vous trouverez qu’elle ne vaut pas la peine d’être vécue.

Le désespoir, la déprime et leur grande sœur Dépression arrivent surtout si, depuis votre plus jeune âge, l’on vous a répété encore et encore que vous avez du talent, que ça va marcher pour vous, que « si tu continues comme ça, tu vas être quelqu’un de connu, c’est sûr ! ».

Ces personnes étaient bien intentionnées, mais elles ne vous ont pas préparé à l’échec. Et vous, ayant absorbé leurs compliments et leurs optimistes prédictions, vous ne vous êtes pas préparée à l’échec non plus.

Gros risque n°3 :

Finir par être écoeurée par cette passion qui, pourtant, autrefois, ensoleillait votre quotidien et guidait votre existence.

Combien de blogueuses ne finissent-elles pas par abandonner leurs blogs, parce qu’ils ne décollent pas, malgré toute la passion, l’énergie et le temps qu’elles y consacrent ?

Combien d’artistes ne traversent-elles pas des phases où elles ne pratiquent plus leur art pendant un laps de temps plus ou moins long, tant elles sont vidées par toutes ces années où elles se sont battues pour percer, en vain ?

Madame Sans Tabous Fleur

Ce que j’ai retenu après m’être longtemps brûlée à pleurer sur mes échecs :

J’ai appris que ma valeur en tant que personne ne dépend pas de si oui ou non, j’ai réalisé mes rêves. Parce qu’un être humain est un mille-feuilles sur pattes et ne saurait être une créature monolithique réduite à sa seule passion.

Grâce à mes échecs, j’ai appris que la vie vaut la peine d’être vécue pleinement ET au moment présent. Et que c’est bête de mettre ma vie en suspens, de ne vivre qu’à moitié, de vivre dans l’attente en partant du principe que « la vraie Vie » commencera uniquement lorsque j’aurai  réussi professionnellement. Exit donc les raisonnements pervers suivants : « Quand j’aurai réussi, j’irai plus au resto », « J’attends d’avoir réussi pour porter les belles robes que je me suis achetée. », «  Quand j’aurai réussi, je voyagerai plus. », etc.

Pourquoi se priver de faire des choses dont j’ai envie sous prétexte que je n’ai pas encore réussi ? Pourquoi me punir ainsi ? Faisons ce qu’il est possible de faire dès aujourd’hui et n’attendons pas d’avoir réalisé nos rêves pour nous faire du bien.

Grâce à mes échecs, j’ai appris à avoir un rapport plus juste avec ma passion.

Jusqu’à l’année dernière, je n’avais pas cerné ce qui me faisait courir…

Pendant plus de 20 ans, j’ai nourri mon rêve de vivre de ma plume, sans réellement comprendre que l’une des mes motivations – peut-être même la motivation principale ? (j’ai honte) était le besoin de reconnaissance…

Je voulais être une star (d’ailleurs, ado, je projetais de décrocher, adulte, le prix Nobel de Littérature ! Rien que ça !) pour être enfin quelqu’un aux yeux des gens.

Faut dire que de l’école primaire jusqu’au lycée, je n’ai jamais été parmi les filles populaires. Au contraire, j’étais souvent la tête de Turc, moquée et humiliée, cible des moqueries sur mon grand front, mes kilos en trop, mes bons résultats scolaires, etc.

Devenir écrivain, être connue étaient visiblement pour moi LE moyen ultime de prendre ma revanche.

Je pensais à tous ces anciens camarades qui me regarderaient passer à la télé et figurer dans les magazines et qui se rendraient compte que maintenant, c’était moi qui étais populaire, c’était moi tout en haut, tandis que eux seraient tout en bas et d’illustres inconnus.

Depuis que j’ai davantage confiance en moi, j’ai enfin compris que la célébrité n’est pas gage de valeur personnelle.

J’ai compris que je n’ai pas besoin de briller aux yeux des gens pour m’aimer et me respecter.

En fait, je confondais « amour » et « célébrité /popularité / réussite ».

L’écriture a (re)pris une place plus saine dans ma vie : ce n’est plus ZE passeport pour une vie meilleure, mais une passion qui me permet d’extérioriser mes émotions, mes pensées, de jouer avec ma créativité.

Évidemment, j’adorerais vivre de ma plume ! Mais, aujourd’hui, je veux vivre de ma plume non pas pour être connue ou pour me prouver que j’ai de la valeur et suis digne d’être aimée, mais plutôt pour pouvoir consacrer plus de temps à ma passion, tout simplement.

Madame Sans Tabous _ Clouds porn

Se contenter de ce qu’on a et au diable, l’ambition ?  Oui ? Non ?

Quand on n’attend rien, on n’est jamais déçu. Mais dès qu’on espère et que cet espoir est déçu, on est d’autant plus désespéré. » Fuyumi Ono.

En toute honnêteté, je n’en suis pas encore à cette sagesse-là.

Encore une fois, je souhaite et compte bien vivre de ma plume, un jour. Je continue donc de nourrir de l’ambition dans ce domaine. La différence avec le « moi d’avant », c’est que je ne considère plus que non-réalisation de mes rêves = ma vie est merdique. Et ce changement d’état d’esprit, croyez-moi, ça donne du goût à la vie !

 

(Le numéro de septembre 2017 de « Psychologies magazine » est une pépite ! Mentions spéciales à l’interview du psychothérapeute et chercheur Dany Gerbinet : ( « Pour atteindre un but, il faut l’abandonner », p 94-95) ainsi qu’aux conseils coaching du psychologue et coach sportif Hubert Ripoll (« 3 conseils à emprunter aux sportifs » p 105. Ces deux thérapeutes m’ont permis d’approfondir ma réflexion)

Un MERCI GEANT à Happy C pour ses photos, sublimes comme toujours !

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4 Commentaires

    • Merci, Caro 🙂 Merci vraiment :-). J’ai mis presque 2 ans à écrire cet article, tellement ça remuait des choses intimes et pas très réjouissantes. Je suis vraiment heureuse qu’il puisse résonner en toi et chez d’autres personnes. Je l’ai écrit aussi pour toutes celles et ceux qui ont du mal à vivre de leur passion et qui, malgré les années qui passent, continuent de rêver, envers et contre tout 🙂
      Puissions-nous, un jour prochain, toi, moi et toutes les autres personnes créatives réaliser pleinement nos rêves et projets. Amen ! 😀

  1. Je découvre ton article grâce à Caro, juste là au dessus, et grâce à toi, je viens de réaliser à 36 ans pourquoi plus jeune j’ai longuement répété à ma mère « un jour je serai connue ».
    Je me suis toujours demandée pourquoi et comment j’ai pu dire ça, et ça me semble maintenant si évident en lisant ton article !
    La réflexion réussite/échec repart dans ma tête en lisant tes mots, je prends conscience de l’évolution de ce que ces mots ont pu représenter chez moi ces dernières années et même encore aujourd’hui et ça me fait du bien d’y penser alors merci 🙂

    • Bienvenue sur le blog, Nadia :-p . Je suis émue de savoir que l’article t’a permis de prendre conscience de certains fonctionnements. C’est dingue, parce que lorsque j’ai écrit cet article, je craignais qu’il soit larmoyant et de passer pour une pleurnicheuse. Alors, qu’en fait, nous sommes nombreuses à avoir été consumées par notre désir de réussite et les échecs rencontrés en cours de route. Merci à toi pour tes jolis mots 🙂

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